Libre, mais banni et oublié : Mamadou Dia, héros malgré lui

Bonjour Diadié Alpha,

Ken Bugul est effectivement très intéressante à écouter et à lire. Comme le dit un ami, elle est la pionnière de l’écriture irrévérencieuse au Sénégal. De ses ouvrages, j’ai lu Le Baobab fou, Riwan et le chemin de sable, De l’autre coté du regard, La folie et la mort et je m’apprête à lire Mes hommes à moi.

Si vous souhaitez en lire plus sur son regard sur la famille, je recommande De l’autre côté du regard:

« Ken Bugul aime la vie ; ce sentiment simple, enveloppant, gouverne ‘De l’autre côté du regard’ et lui confère une aura singulière. Dialogue subtil entre une fille et sa mère morte, le roman se déroule comme une prière amoureuse où les membres d’une famille sont tour à tour requis, interrogés, décrits, aimés pour ce qu’ils sont. Au-delà de ce que chacun a pu donner ou prendre aux autres, seule compte leur vérité propre, leur trajectoire dans une vie qui se prolonge après la mort, de l’autre côté du regard. Écrit en longs versets, ce nostalgique retour-arrière est semblable à une mélopée racontant le destin d’une famille sénégalaise. »
http://evene.lefigaro.fr/livres/livre/ken-bugul-de-l-autre-cote-du-regard-18044.php

Au Sénégal, la réalité traditionnelle et ses gardes-fous ont commencé à céder la place à autre chose (que je ne saurai définir car se mouvant très rapidement dans la transition) depuis très longtemps. Dans la bourgeoisie dakaroise par exemple, ma génération est parmi les dernières à avoir connu cette éducation où l’on peut avoir plusieurs mères et pères. Dans certains quartiers de la ville aujourd’hui, les voisins ne se parlent pas, ne se connaissent pas, et après l’école les enfants sont devant la télé, internet ou jouent aux jeux vidéos à l’intérieur des villas et appartements.

Dans les banlieues, la pauvreté décuple toutes les manifestations négatives de la transition. Ousmane Sembène le décrit remarquablement dans Niiwam, dans la seconde nouvelle Taaw.

<< La deuxième nouvelle, Taaw, nous plonge dans le monde des bidonvilles. Ce creuset (selon Sembène) où se façonne la nouvelle Afrique. Une lutte cruelle se déroule entre l’Afrique des villages et celle des villes. Le langage, les contacts, les rapports, les amitiés, les inimitiés, le respect traditionnel, se font, se défont en fonction de l’argent, devenu seule valeur morale. Le regard d’amour que Sembène jette sur ses personnages nous les fait aimer malgré la situation impitoyable. >>

Et dans les villages, la réalité traditionnelle s’efface également peu à peu et les populations s’exilent de plus en plus. Dakar c’est près de 30% de la population sénégalaise sur 3% de la superficie du pays… La folie et la mort de Ken Bugul décrit notamment cet exode rural qui ne se vit pas toujours de façon moins violente que l’exil qu’elle décrit avec le bourgeois français, bien au contraire.

Ken Bugul est donc parti parce qu’elle a été blessée chez elle. D’autres blessures se sont ajoutées à la première au cours de ses voyages mais au final c’est chez elle qu’elle s’est effectivement réfugiée et qu’elle a réussi à guérir quelque peu.

Ce que je ressens quand je la lis c’est que nous sommes notre premier oppresseur. Nous avons choisi, nous-mêmes, de mettre nos propres valeurs de côté. Nous ne nous protégeons pas à l’intérieur de nos frontières, alors forcément face à la prédation des oppresseurs étrangers, nous nous faisons avaler tout cru. Et pourtant les solutions se trouvent aussi chez nous puisque si c’est bien le Sénégal qui l’a blessé, au terme de son tour du monde, c’est finalement le Sénégal qui l’aide à guérir.

Par contre je ne suis pas sure qu’un malien en aura la même lecture. La Mali est un pays très particulier dans la sous-région.

L’éducation malienne, même en 2014, met en avant certaines valeurs qui font que pas mal de choses sont codifiées et que tout ne se sait pas ou ne se dit pas par tout le monde ni à tout le monde. En ce sens d’ailleurs, le fonctionnement démocratique à l’occidentale est assez difficile. Il y a aussi en lien avec tout cela, une culture du secret, de l’initié, du non initié, du noble etc. Il y a les noms; que ce soit dans la fameuse plaisanterie (que vous allez retrouver facilement sur Malilink mais difficilement sur un forum de Sénégalais) ou lorsqu’une personne te rencontre, ton nom est ton identité, en fait ton nom et ta famille (cela existe à Dakar mais de façon moins systématique).
Maintenant, la colonisation a certes bousculé des choses au Mali et amené l’école française mais quand on lit Le Devoir de Violence, Wangrin et autres oeuvres d’Hampaté Ba, on y voit que le choix de qui allait à l’école se faisait dans le but de conserver le pouvoir pour les élites. Et on note dans Tierno Bokar que l’élite n’est ni intellectuelle, ni religieuse, ni le pouvoir, elle est tout cela à la fois. Par les alliances familiales et par le fait de la culture, le statut de personne à qui on donne le savoir, et de celui à qui on donne le pouvoir sont liés. Au Sénégal, la présidence de Senghor, qui est chrétien, a brisé (mais pas entièrement bien sûr, loin de là) quelque part cette tradition.
Au final, l’école occidentale est presqu’un aléas (en exagérant) au Mali, ce qui n’est pas le cas au Sénégal. Ken Bugul dit s’être aliénée d’elle-même à travers la lecture à l’école. Je comprends très bien ce qu’elle veut dire l’ayant vécu, petite je lisais frénétiquement.
Relativement au Sénégal, le Mali a été très peu pénétré par les effets les plus clairs de la colonisation. Il est très facile par exemple, si on le souhaite, de naître et de grandir dans la bourgeoisie dakaroise en ne parlant que le français, mais pas à Bamako. Et ce sont ces caractéristiques historiques, sociales du Mali qui ont empêché cela.

Vous avez vu juste en ce qui concerne l’interdiction du film Ceddo par Senghor. Mais avec les nouvelles technologies de l’information, une révolution silencieuse est en train de se faire au Sénégal et en Afrique en général. Des jeunes d’un peu partout sur le continent suivent le film sur Youtube:

Vous disiez que les vérités trouveront emploi un jour par ceux qui ont de vraies luttes…

Ici Guelewar: http://www.youtube.com/watch?v=yVRXbfMdsYg
À 1heure 27min et 45s, le personnage principal dit sur l’aide internationale ce que nous en avions conclu dans un échange.

« Guelwaar, catholique et grand défenseur de l’auto-détermination de l’Afrique a été éliminé parce que ses paroles dérangeaient. On s’aperçoit le matin de ses obsèques que son corps a disparu et l’éloge funèbre se fait autour d’un cercueil vide. A la suite d’une erreur administrative, c’est une puissante famille musulmane qui l’a enterré et qui ne veut rien révéler pour ne pas perdre la face. Les deux communautés religieuses vont se dresser face à face en évoquant le souvenir de ce curieux personnage qui faisait trembler les autorités en fustigeant les aides internationales reçues par l’Afrique. »

Camp de Thiaroye: http://www.youtube.com/watch?v=3ah8i-DbB24

Xala: http://www.youtube.com/watch?v=yZjjh39LSyw
Qui met en scène le départ des colons français à l’indépendance et leurs remplacement pur et simple par la bourgeoisie nationale qui refusa de “nier sa vocation première pour épouser celle du peuple” (cf notre échange sur Fanon).

Le mandat: http://www.youtube.com/watch?v=LVH9L7hfy5U

Emitai: http://www.youtube.com/watch?v=Xx9RTgS6IDI

Moolaadé: http://www.youtube.com/watch?v=jCfZPsJukL0

Faat Kine est disponible en DVD mais je ne le trouve pas sur youtube au complet. Voici un extrait:

Pour l’édition, oui, c’est une réalité, l’édition traditionnelle est en voie de disparaître. L’édition est effectivement essentielle pour nous autres. J’ai une formation d’économiste mais je dois reconnaître que nos problématiques africaines demandent de la pluridisciplinarité. Je m’investis donc aussi dans l’édition et d’autres secteurs. Je vous donnerai de plus amples informations sur nos projets en janvier (je l’espère), à la reprise des activités de la maison. Beaucoup de choses à dire et à laisser en héritage pour les luttes futures, dont des textes d’Oumar Maïga de Malilink 🙂

D’ailleurs janvier 2014 c’est déjà demain… Je vais devoir retrousser les manches et me remettre au travail très bientôt !

Heureuse année à tous !

Ndack

Date: Mon, 30 Dec 2013 16:12:00 -0500
Subject: Re: [malilink] Libre, mais banni et oublié : Mamadou Dia, héros malgré lui
From: alphahar@gmail.com
To: ndack@hotmail.com
CC: malilink@malilink.net

Merci Ndack pour cette conversation que je reprends après une absence. Marietou Mbaye dite Ken Bugul – j’aime les deux noms – a pu être victime des mirages de ‘la civilisation de l’universel’ de Senghor en tombant pour un bourgeois français, mais elle apprendra vite qu’il n’y a pas de fraternité dans l’oppression. Cette dame a beaucoup appris ainsi qu’à dire. Je suis triste de ce qu’elle dit sur les NEA, car l’édition est très importante pour nos pays en transition. Je trouve un peu exagérés les effets psychologiques attribués au départ de la mère et au vieux père car ne me semblant pas refléter la réalité traditionnelle où il y a toujours plusieurs pères et mères. Ç’aurait été bien si nous savions ce que ses soeurs et mère avaient à dire. Nos traditions y compris orales y auraient veillé, mais hélas elles se meurent. Mais, que Mariétou se soit réfugiée chez elles et même y trouver la résurrection par le sérigne Kane montre la profonde vitalité africaine et son potentiel de libération. Enfin son message non-conformiste m’a rappelé celui de Sembène Ousmane dans Ceddo sorti au milieu des années 1970 – j’étais à l’époque à l’université et n’avais pu le voir mais avais lu les revues – et qui fut interdit par Senghor sous prétexte qu’il n’observait pas les règles de grammaire du …Wollof! En réalité, son message déstabilise ces dirigeants africains se contentant du pouvoir néocolonial au mépris des aspirations de leurs peuples… Qu’en pensez-vous? Le Sénégal goûte bien sa situation de plus vielle colonie avec ses dialogues actuels relativement plus riches qu’ailleurs pour ses libérations. Aussi, ces références que vous m’envoyez montrent une façon de vous de poser les problèmes ou via presse sénégalaise qui suggère un débat éclaireur et porteur. Notre sous-région en a tant besoin… En tout cas, le témoignage de Mariétou est éloquent et essentiel. Les points de vues de femme, de déclassée, de folle sont si cruciales pour revitaliser des sociétés où l’élite est souvent confuse. Mariétou est une vraie signare. Une belle femme africaine doublée d’un globe-trotter. Merci encore de me tenir informé des transitions.

 

Diadié Alpha
2013/12/28 Ndack KANE <ndack@hotmail.com>

Merci beaucoup Amadaou et Diadié Alpha pour vos réactions.

« Nous sommes tous tenus, même S. Bachir Diagne et Saliou Ndiaye, de dire nos vérités avec conscience sans nous préoccuper qu’on nous valide »

Sur ce registre, il y a une dame qui fait sa part et dont je vient tout juste de lire une récente interview. Je partage cette dernière avec vous.

Ndack

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http://www.lequotidien.sn/index.php/la-une2/6423-confidences-ken-bugul-ecrivain-je-me-donnais-aux-hommes-par-besoin-daffection

CONFIDENCES Ken Bugul, écrivain : «Je me donnais aux hommes par besoin d’affection»

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Catégorie : LA UNE
Date de publication
Écrit par Propos recueillis par Ngoundji DIENG
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Sa vie est un roman. Mariétou Mbaye de son vrai nom s’est même inspirée de son histoire pour écrire une trilogie. Le «Baobab fou», «Cendres et braises» et «Riwan». Agée aujourd’hui de 67 ans, Ken Bougoul, de son nom d’artiste, vit actuellement dans son appartement sis à Ngor avec sa fille unique. Elle revient sur sa vie de traînée à Dakar, ses difficultés, sa période de «folie». Battante, cette femme l’est jusqu’au bout. Elle a pu sortir de ce gouffre, est devenue une écrivaine respectée et fait la fierté de la littérature sénégalaise. Ken Bougoul s’est confiée au journal Le Quotidien.

Certains vous trouvent assez mystérieuse. Comment est-ce que vous le voyez ?
Non, je ne suis pas mystérieuse. Je suis un être humain normal avec des yeux, des oreilles. Donc, il n’y a pas de mystère. Je ne me cache pas. Au contraire, je suis très exhibitionniste. Mystérieux ne s’adapte pas à ma personne. Il n’y a pas de mystère. J’écris de l’autobiographie. Je me découvre. Je me dévoile. Parfois les gens peuvent dire comme cet étudiant béninois qui disait quand j’habitais au Bénin qu’il ne voulait pas me rencontrer. Parce qu’il croyait que je ne pouvais pas exister. J’étais un mythe pour lui. Il se disait que ce n’est pas possible qu’un tel personnage existe. Là je peux être d’accord avec lui, mais mystérieux non.
Je dis ce que je pense. Je me suis assagie avec l’âge, mais j’étais très exhibitionniste. Jusqu’à toujours, je rêvais de vivre dans une maison en verre pour que les gens de l’extérieur voient comment je vis. Même nue sous la douche. C’était toujours mon rêve. C’est en prenant de l’âge que je vois que mes chairs retombent, je dis : ‘’Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas esthétique’’. Parce que j’ai toujours le sens du beau. Je me qualifierais de mythique plutôt que de mystérieux.
Vous avez écrit le Baobab fou, qui est une œuvre autobiographique. Est-ce que vous vous identifiez réellement à l’auteur principal, Ken Bougoul ?
Je m’identifie tout à fait à elle. Je ne m’identifie pas seulement à elle. Je suis Ken Bougoul (quelqu’un dont personne ne veut).
Avec ses extravagances et ses excès ?
Ah, oui. Je fus extravagante. Je crois que même avec l’âge, je garde toujours ce côté très, très extravagant.
Ken Bougoul, à un moment donné, est partie en Belgique pour étudier. Elle a fini par tomber dans la prostitution, la drogue. C’était votre Mariétou Mbaye ?
Quand je dis prostitution, ce n’est pas le tapin. C’est-à-dire quelqu’un qui se met sur le trottoir en mini-jupe. Moi, je me donnais aux hommes par besoin d’affection et de reconnaissance, du fait de mes antécédents d’une petite fille dont personne ne voulait. Parce que j’étais séparée de ma mère.
J’étais une personne plus ou moins mal aimée dans ma famille. Et ce mal aimé, c’est parti d’abord de ma mère qui a préféré sa petite fille à moi. Et j’en ai beaucoup souffert. Donc, je me disais personne ne veut de moi. On ne m’aime pas. Donc, je me donnais pour combler ce vide. Sinon, je n’avais pas de problème matériel parce que dans le Baobab fou, on voyait que je fréquentais la haute bourgeoisie bruxelloise, les comtes et les barons. Je ne manquais de rien.
Je dormais dans des maisons particulières comme on dit. J’allais dans des maisons de campagne, dans des relais de chasse. Donc, je me donnais comme ça par besoin d’affection et pour combler un vide affectif né de la séparation d’avec ma mère et d’un père, qui avait 85 ans à ma naissance et qui à 90 ans avait perdu la vue et que je prenais pour mon grand-père. Je me disais : ‘’Où est ce père qui devait m’aimer, s’occuper de moi, même si j’ai été séparée de ma mère ?’’
J’aurais pu et on sait que les petites filles aiment leur père. Mais moi je suis née, j’ai trouvé un grand-père. Donc, c’est ça cette forme de prostitution, en fait. C’est se donner cadeau quoi.
Dans quel contexte votre mère vous a-t-elle abandonnée ?
Mais ça c’est la tradition. Avant, quand une mère avait un enfant, dès que l’enfant est sevré si c’est un garçon, souvent on le donnait à l’oncle paternel ; si c’était une fille on la donnait à la tante paternelle. Donc, on arrachait beaucoup les enfants dans les familles, parce que l’enfant n’était pas la propriété d’un couple. L’enfant appartient à la communauté et là ce sont des sevrages.
Il y a aussi d’autres enfants qui, à partir de 5-7 ans, étaient envoyés chez des serigne (maîtres coraniques) pour apprendre le Coran. Ils étaient aussi détachés de leur famille parce qu’ils revenaient en général qu’à 14 ans quand ils avaient vraiment terminé de réciter le Coran. C’est l’influence occidentale qui fait maintenant que les enfants ne vont plus au village. Les gens vivent à Dakar. Il y a des enfants qui ne connaissent même pas le village de leurs parents.
On garde les enfants dans les colonies de vacances, Nintendo. On regarde les films ; ce qui n’est pas mauvais. Mais il faut aller dans le village de ses grands-parents, on y apprend beaucoup. Il y a des transmissions affectives parce que les grands-parents aiment bien leurs petits-enfants et on a besoin de cette réserve affective dans la vie pour plus tard. ‘’Sama mame nimouma beugéwone’’ (Mes grands parents m’aimaient beaucoup), ce sont des trucs importants dans la vie d’un être humain.
Et vous, on vous a confiée à une tante, un oncle…
Moi ma séparation, ce n’était pas ça. Moi d’abord, je suis née la dernière, benjamine d’une famille de vieux. Puisque quand je suis née, mon père avait plus de 85 ans déjà. Parce qu’avant, les gens vivaient sainement et on sait que scientifiquement qu’un homme tant qu’il est vivant, il peut faire des enfants.
A l’âge de 5 ans, ma mère devait aller dans le village de ma grand-mère, parce que mon frère y était envoyé pour ses études, où tous les enfants de ma mère étaient envoyés pour leurs études. Parce qu’en ce moment là, Malem Hodar ne disposait pas encore d’école française.
Quand moi je suis née, ma mère qui était très attachée à ce frère qui venait avant moi a dû comme ma grand-mère, avec l’âge, se retirer des affaires ; donc, il fallait quelqu’un pour rester avec mon frère à Guinguinéo. Et ma mère m’a laissée pour aller rester avec son fils. D’ailleurs, je dis souvent que je lui en veut que notre mère le préfère à moi. Ma mère disait : ‘’Toi, je ne m’inquiète pas pour toi, mais lui (le frère) il est fragile’’. Pourquoi elle m’a laissée ? Elle pouvait m’amener avec elle. En plus, j’étais la dernière.
Si j’avais des frères et sœurs qui étaient restés avec moi, ça m’aurait permis de jouer des rôles et mon père était aveugle en ce moment-là. C’est moi qui devais le guider. Et moi, il n’y avait personne pour me guider. Du coup, je me retrouvais dans une famille désertée parce que tout le monde était parti. Mes sœurs étaient mariées et j’ai des neveux plus âgés que moi. Donc, toute ma souffrance existentielle vient de là-bas.
Et comment s’est traduite votre souffrance existentielle ?
J’ai quitté la Belgique en mars 1973 et je suis revenue au Sénégal. En septembre de la même année, j’avais fait un concours pour travailler à la radio comme agent de production et je suis partie faire un stage à l’Ina (Ndlr : Institut national de l’audiovisuel) en France. Et avant de partir à une réception, j’avais rencontré un Français pour qui j’éprouvais des sentiments. Donc, quand je suis partie en France, c’était la période cendres et braises (titre d’une de ses œuvres).
Ce Français était un bourgeois qui disait qu’il m’aimait et m’a humiliée en tant que femme et en tant que Noire. Et c’est là que j’ai réalisé que j’étais une femme. Parce que moi je vivais dans la souffrance de mon enfance. Comme je me jetais dans la vie avec désespoir, je cherchais l’affection partout, parce que je n’en avais pas ni de mon père ni de ma mère.
J’étais déstabilisée. J’avais suivi le mouvement hippie. Je fumais la marijuana. J’étais une hippie quoi et, tout d’un coup, je me retrouve dans une bourgeoisie française. Je croyais que mon conjoint était quelqu’un de moderne. Sa famille me disait qu’elle n’aimait pas les Noirs, mais qu’avec moi c’était différent. J’ai vécu avec lui cinq ans pendant lesquels je ne pouvais même pas saluer un Noir dans la rue parce que je ne devais pas les saluer. C’est une humiliation ! C’est après cette humiliation extrême que j’ai pris conscience de ma condition de femme.
Et vous avez vécu tout ça réellement ?
Ah ! Réel. Authentique. Tout ce que je faisais c’était pour noyer la souffrance de la séparation d’avec ma mère. Jusqu’à aujourd’hui ça me poursuit. Parce que ça c’est des choses pour la vie. Et là, c’est poser la question des origines. On me disait : ‘’Vous êtes une Africaine ? Vous êtes noire chez vous ?’’ Et je disais : ‘’C’est quoi chez moi ?’’ Pour moi, c’est l’Occident parce que je ne connaissais que la culture occidentale. Parce que j’ai toujours été marginalisée, isolée.
Je lisais beaucoup. De moi-même, je me suis aliénée. Et tout cela apparaissait comme un exutoire pour combler. Et j’arrive là-bas on me dit : ‘’Chez vous’’. Cette vie avec un homme en union libre pour la première fois, cela m’a ouvert les yeux sur la condition des femmes.
Je me disais, les femmes doivent souffrir. Une femme quand tu es considérée avec un homme, tu es une femme. C’est moi qui m’occupe de toi, c’est moi la patronne. En plus, non seulement j’étais une femme, mais j’étais aussi noire. J’ai réalisé que c’était encore trop. L’humiliation était pleine, mais je ne pouvais pas me plaindre auprès de personne puisqu’il m’avait coupée des Afri­caines. Il était méchant, dur. Je ne devais pas sortir. Il avait pris un gros chien qui devait rester avec moi.
Cela pendant combien de temps ?
5 ans. Avec de petites échappées où je fuyais pour aller voir mes amis en Belgique, qui m’aimaient bien. Des grands fonctionnaires. J’avais des relations là-bas. Il (Ndlr : son conjoint) me cherchait partout en Europe. Il prenait des détectives privés et quand ils me trouvaient, il m’envoyait des bouquets de fleurs, d’orchidées. Il me demandait pardon, me disait qu’il m’aimait. Et moi par faiblesse comme toutes les femmes, je me laissais aller là-dans et jusqu’à un jour, il a appelé la police qui est venue me chercher dans les quartiers chics de Paris, 7ème arrondissement, pour m’amener à l’hôpital psychiatrique Sainte Anne à Paris. Qui est un hôpital non seulement psychiatrique, mais un hôpital-prison.
J’y ai séjourné deux nuits et trois journées. C’était douloureux. J’étais enfermée. Je tapais sur les murs, les portes. Et puis, il y avait des gens enfermés qui hurlaient et criaient. Quand j’en suis sortie la valise avec l’étiquette de l’hôpital Sainte Anne, des amis à Paris sont venus me chercher, ont été cherché un billet d’avion. La valise avec laquelle j’étais partie à l’hôpital Sainte Anne, c’est avec cette valise que je suis arrivée à Dakar.
C’était en quelle année ?
En février 1978. C’était terrible. J’étais complètement déstabilisée psychologiquement, affectée physiquement. Et j’arrive, on dit : ‘’Elle est arrivée. Qu’est-ce qu’elle a ramené ?’’ Et moi, j’étais épuisée. Ma famille m’a rejetée. ‘’Elle est partie jusqu’en France et elle n’a rien amené. Celle-là, elle n’était pas en France. Elle était plutôt dans les forêts sauvages de la France’’ alors que moi, je sortais directement de l’hôpital Sainte Anne de Paris.
Mes sœurs de même père, de même mère m’ont rejetée. Et c’est comme ça que je me suis retrouvée chez une copine à Fass avec sa mère qui m’a prise en charge pendant 5 à 6 mois. Quand ma copine est partie, j’ai traîné par-ci, par-là. Je dormais par-ci par-là chez des filles, chez des garçons. Des gens qui ont abusé de moi psychologiquement, sexuellement. Parce que j’avais perdu la raison d’ailleurs. Les gens disaient : ‘’Elle était folle’’. Je dormais dans la rue. Je traînais. Je n’avais pas d’habits et c’est comme cela que quelqu’un qui s’appelle Abdou Salam Kane, qui est décédé, m’a vue un jour.
Je traînais, j’étais épuisée. J’avais besoin de me laver parce qu’étant une fille. J’avais 33 ans. On a besoin de se laver quand il y a les règles. Dormir dans la rue, c’est bien mais. Et c’est pourquoi j’aime bien le Café ‘’Le rond-point’’. Parce que la première fois que j’y suis rentrée, les gens m’ont regardée et m’ont demandé : ‘’Qu’est-ce que vous voulez prendre ?’’ Moi, je n’avais pas 100 francs. La dame libanaise qui est là-bas depuis plus de 50 ans a dit de me laisser tranquil. Et Abdou Salam Kane m’avais donné 1 000 francs.
La boutique où j’avais acheté le cahier et le pupitre est toujours sur l’avenue Albert Sarrault. J’ai acheté le cahier et je suis allée au Café du «rond-point» et j’ai commencé à écrire le Baobab fou.
Et vous avez continué à traîner dans les rues ?
Je ne pouvais pas dormir au Café du «rond-point». Il faut que je sorte traîner chez les amis. Là où je peux manger, me laver des trucs comme ça. J’avais des amis de mon village. Mais dans l’état où j’étais, alors que mes amies étaient mariées à des bourgeois, je ne voulais pas les déranger dans leurs acquis et bien qu’elles m’aimaient. Elles s’en fichaient. Viens te laver, mais comme j’étais comme une loque je ne voulais pas les déranger.
Combien de temps avez-vous passé dans la rue ?
Ah ! J’ai traîné longtemps, j’ai presque fait un an et demi dans la rue.
Et après ?
Un jour, comme je traînais partout j’ai rencontré quelqu’un qui m’a dit que mon ami qui était nommé ambassadeur. A ce moment-là, tout le monde m’avait condamnée. ‘’Elle est folle’’.
Et vous saviez que vous n’étiez pas folle ?
Ah, bien sûr ! Tu es dans des difficultés, tu as des problèmes, tout le monde t’abandonne.
Y compris votre propre famille ?
La famille, c’est l’intérêt. J’ai été en France, je devais ramener des mallettes d’or et d’argent. La famille son rôle était de récupérer. Avant dans nos familles, on avait des fous, des handicapés, même des homosexuels qui le savaient.
La famille récupérait. Mais avec la modernisation, l’intérêt, la cupidité, on a laissé tous ces rôles. Si tu ne réussis pas, tu es exclu de la famille. C’est une tragédie que nous vivons là actuellement. Si nos jeunes ont des problèmes, la violence, l’agressivité, la drogue, c’est le rejet. Nous avons perdu tous nos garde-fous que la société avait mis en place pour récupérer tous ceux qui n’étaient pas en norme.
Et votre ami ambassadeur…
J’ai rencontré une personne qui m’a dit : ‘’Ah, tu sais que ton ami a été nommé ambassadeur’’. Je lui ai dit : ‘’Ah, mais c’est bien’’. Il me dit qu’il est même arrivé. Il loge à l’hôtel Croix du Sud. Comme je tournais entre marché Kermel, la Place de l’Indé­pendance, je suis allée à l’hôtel Croix du Sud. Quand j’ai dit que je cherchais une personne, mon interlocuteur m’a regardée avec dédain avant de me lancer : ‘’Un instant’’.
Le gars me méprisait alors que s’il savait ce que moi je savais. J’avais fait le tour du monde. J’avais connu des choses fantastiques. Et c’est ça l’instruction, la lecture, la connaissance, le savoir, les expériences qui faisaient que je pouvais supporter tout ce qui m’arrivait. C’est pourquoi, il faut toujours avoir un bagage intellectuel et c’est pourquoi moi rien ne m’arrête. J’avais même pitié de la réceptionniste.
Est-ce que vous aviez pu rencontrer le monsieur que vous cherchiez ?
J’ai pu le rencontrer et quand il m’a vue, il m’a dit : ‘’Ça va ? Tu vas bien ?’’
C’était qui ce monsieur ?
Ah, je ne veux pas le nommer. C’est une personnalité connue qui est décédée, mais il y a ses enfants et tout. Il était content de me voir au point qu’il n’a même pas vu mon état physique. Il m’a demandé ce que je voulais. Je lui ai juste dit que je voulais le billet pour aller à Guinguinéo. Il n’était pas midi. Il m’a remis de l’argent et j’ai quitté l’hôtel pour rejoindre la gare.
Je suis restée à la gare. Jusqu’à 18 heures, l’heure à laquelle le train quitte Dakar pour Guinguinéo et je suis arrivée à 22 heures chez ma mère. J’ai tapé à la porte. Elle a dit : ‘’Qui est-ce ? Je lui ai répondu que c’est moi Mariétou. Et elle me dit : ‘’Qu’est-ce que tu viens chercher ici ?’’ Parce que mes sœurs lui ont dit : ‘’Elle est devenue une mauvaise personne. Elle traîne avec les drogués, les alcooliques.’’ Alors que moi je fréquentais Djibril Diop Mame Bety, les artistes et les créateurs. Parce que ces gens-là sont beaucoup plus respectueux que nos bourgeois.
Donc, elle dans sa tête, sa fille était perdue. Et quand on vit dans un village, on est très sensible à tout ça. La rumeur courait déjà dans le village. Les gens disaient : ‘’Elle est revenue. Il paraît qu’elle est folle. Elle n’a pas de mari. Elle n’a pas d’enfants. Elle était en France ?’’.
Elle a ouvert la porte et le lendemain, on m’installe dans une pantéré (petite chambre en français). Elle ne souhaitait pas que je sorte de la chambre quand on avait des invités. Mais les gens du village avaient appris que j’étais là. J’étais obligée de me lever le matin pour faire ma toilette. La nourriture, on mettait ça devant la porte. Parce que je ne sortais pas. J’étais séquestrée. Mes petits neveux disaient que j’étais folle et que je ne devais pas quitter la chambre.
Des fois, il m’arrivait de sourire. Je prenais la vie comme une grande misère. Je suis restée comme ça, des mois enfermée dans cette chambre avec la chaleur.
Qui vous a sauvée de cette «prison» ?
Un jour parmi les gens qui venaient chez nous, j’ai entendu quelqu’un dire : ‘’Serigne Khassimou Mbacké est arrivé à Guinguinéo.’’ Lui, c’est le fils de Serigne Afia Mbacké qui est le frère de Serigne Touba. Dès que j’ai entendu son nom, c’était en plein jour, j’ai ouvert la porte, j’ai pris riwan ou le chemin du sable. Dès qu’il m’a vue, il m’a dit : ‘’Mais toi, où étais-tu ?’’ Je lui ai dit que j’avais voyagé. Il m’a dit : ‘’Tu as été en Chine ?’’. Au lieu de me dire : ‘’Tu vas bien ?’’, comme les gens me le demandaient, il me parlait de connaissances, de choses essentielles.
Donc, de 1978 jusqu’à 1981, quelqu’un me parlait normalement. Rien que de pouvoir discuter avec lui, je gagnais en assurance. A force qu’on me disait : ‘’Tu es folle’’, je doutais quelque fois. Serigne Khassimou m’a prise sous sa protection.
Quel genre de relations entreteniez-vous avec ce marabout ?
Eux, ce sont des musulmans. Ils prennent quatre femmes légitimes. Les autres, on les appelle les ‘’taras’’. Soit ce sont des veuves, soit des femmes rejetées par la société. Il récupérait ces femmes et celles-ci pouvaient s’en aller quand elles voulaient. Le «Serigne» pouvait aussi trouver un mari à l’une d’entre elles et la libérer. Il n’était pas question d’accumuler des femmes. C’était récupérer des femmes pour les réinsérer dans la société. C’est pourquoi les gens disaient : ‘’Les mouride épousent beaucoup de femmes.’’ Peut-être que ce sont des «serigne» d’aujourd’hui. Et c’est comme ça que petit à petit je quittais chez ma mère, j’allais chez lui. Je faisais l’aller-retour. Et quand quelqu’un lui apportait quelque chose, il me le donnait. Je commençais à avoir un habit.
Comment les gens du village ont-ils apprécié cette relation ?
Sa famille et les gens du village di­saient : ‘’Comment le «serigne» pouvait manger avec cette femme là.’’ Il se disait même que j’étais avec mon esprit toubab en train de manipuler le «serigne» puisqu’il avait plus de 80 ans. Lui disait : ‘’Ma relation avec Mariétou, les seuls témoins c’est Dieu, Serigne Touba et le Prophète Mouhamed (Psl).’’ Un jour, il m’a dit : ‘’Tu es l’ensemble de toutes les femmes que j’avais connues. Si je t’avais rencontrée jeune, tu aurais suffi pour 100 femmes.’’ Il mangeait avec moi.
C’est comme ça que j’avais rencontré Serigne Abdou Khadre parce que lui m’associait à tout ce qu’il faisait. Déjà dans le village, le «serigne» m’avait réhabilité. Malheureusement en septembre 1983, il était décédé. Mais avant sa mort, on me proposait déjà un petit boulot à l’Association pour le bien-être familiale (Asbef) à Dakar. Puisque j’avais gagné en confiance et en assurance, j’ai accepté ce travail. Et c’est lui qui m’a réhabilitée. Il a fait de moi un individu et depuis lors rien ne m’arrête.
Et vous vous êtes mariée une fois à l’Asbef ?
A l’Asbef, lors d’une mission au Maroc, j’ai rencontré un médecin béninois. Cet homme est devenu mon mari. J’ai eu une fille de ce mariage.
C’est une fille unique ?
Oui. Quand je me suis mariée j’avais déjà presque 40 ans. Serigne Khassimou me l’avait dit, hein. Je lui avais dit : ‘’Maintenant, je suis vieille et je n’ai pas encore d’enfant.’’ Il m’a dit : ‘’Tu en auras un.’’
Et ce mariage, qu’est-ce qu’il est devenu ?
Je travaillais avec les organismes internationaux, quand j’étais à Lomé et un jour mon mari est venu me voir là-bas. Il disait qu’il voulait me dire quelque chose. On est allés quelque part et il m’a dit qu’il allait mourir d’un cancer de la prostate. On a quitté Lomé, on est partis au Bénin pour l’accompagner dans la mort pendant six mois. Il est décédé le 18 août 1991. Ma fille avait 4 ans. Et quand j’ai fini de travailler avec cet organisme international en 1993, en 1994 j’ai préféré rentrer au Bénin avec ma fille pour lui donner une éducation Yoruba plutôt que de venir au Sénégal où les gens sont racistes. Ils vont me dire : “Sa fille est «niack»” (terme péjoratif employé au Sénégal pour désigner les autres Africains). Oui, il y a un racisme sénégalais à dénoncer. On parle de pays de la téranga, c’est faux ! C’est un pays d’hypocrisie, d’hypocrites, et de racistes.
Des fois ma fille me dit : ‘’Maman je vais dire que je m’appelle Yasmina Ndella Mbaye.’’ Je lui dis : ‘’Jamais, il faut dire que tu t’appelles Yasmina Ndella Adebo Biléoma. Il faut être fière de ta famille.’’
Maintenant, quel est le regard que vos sœurs jettent sur vous ?
Comme elles sont toutes âgées puisque moi je suis la plus jeune – j’ai 67 ans – ma sœur, la plus méchante (elle appuie sur les mots) à qui j’ai pardonné, mais que je n’ai pas oublié. Je dis ça pour la société, mais moi je ne crois pas au pardon. Quand on te fait du mal on dit : ‘’J’ai pardonné, mais je n’ai pas oublié.’’ C’est faux ! Il faut dire : ‘’La personne m’a fait du mal et basta.’’
Elle est où, cette sœur-là ?
Elle est à Guinguinéo.
Vous y allez ?
Oui.
Est-ce que vous êtes guérie de votre histoire ?
Ah ! C’est l’écriture et le «serigne». Mais déjà avec le «serigne», j’étais guérie. En plus, il y a l’écriture, les voyages. J’ai fait presque 30 pays africains. Je connais presque tout le continent, d’autres cultures, d’autres gens. J’ai pu trouver un mari, malgré tout. Un enfant à 40 ans. En plus de l’autobiographie qui est une thérapie qui m’a permis de tout évacuer. Entre-temps, je me permets d’écrire des livres politiques, sur l’environnement, l’exode rural.
Maintenant, que fait Mariétou Mbaye ?
J’écris principalement. Je dors et je mange du Tiéré, du Mbakhalou Saloum et du lakhou bissap (des plats saloum saloum). Je lis beaucoup. Je suis devenue casanière.
Comment voyez-vous la littérature au Sénégal ?
Il faut qu’on donne un coup de pouce. Il faut que l’Etat, le ministère de la Culture relance les maisons d’édition. Qu’on insuffle une nouvelle dynamique à la création. Qu’on soit plus exigent. Que les gens écrivent des livres de qualité. Il y a de jeunes écrivains, mais l’environnement ne prête pas à la créativité. Les maisons d’édition sont toutes en faillite. Il paraît qu’aux Nouvelles éditions africaines, les gens n’étaient pas payés depuis 3 mois. L’édition est tuée. Il faut redynamiser le livre, redynamiser le secteur. Donner une place à la littérature. C’est très important !

ndieng@lequotidien.sn

Date: Sat, 28 Dec 2013 13:22:19 -0500

Subject: Re: [malilink] Libre, mais banni et oublié : Mamadou Dia, héros malgré lui
From: alphahar@gmail.com
To: ndack@hotmail.com
CC: malilink@malilink.net

Bonjour Ndack et tous,

Sans connaitre le parcours de ces deux responsables de l’UCAD, je pense effectivement que la disparition de la mystique de Senghor a mis en avant, comme il se doit, la lutte du peuple sénégalais telle qu’elle est, et non pas seulement par l’idée que celui-ci voulait en donner avec sa négritude et autres rêveries sur les signares. 🙂 Elles font rêver certes (!), mais pas de rudes pêcheurs qui attrapent de moins en moins de poisson à cause des chalutiers japonais et européens…! Je retiens ce passage des étudiants avec lequel je suis bien d’accord: “Tout ce qui se décide pour nous sans nous est contre nous”. Voilà une vérité bien crue de jeunes en lutte de survie qui font face à leurs problèmes de frais d’inscription à qui l’on vient parler de Senghor, de négritude, de renaissance africaine, etc. Ce sont des représentations qui ne règlent pas les problèmes concrets, qui ne se mangent pas. Même le nom de Hountondji que je connais et retient une certaine profondeur est rabattu au registre du recours aux figures d’autorité pour divertir la lutte des jeunes voulant se faire une petite place au soleil… des indépendances. Les étudiants connaissent ces figures et ces héros et font recours à eux quand ils disent la vérité mais pas quand ils disent la vérité de ceux qui les oppressent. Nous sommes tous tenus, même S. Bachir Diagne et Saliou Ndiaye, de dire nos vérités avec conscience sans nous préoccuper qu’on nous valide (surtout à cet âge d’internet où les petits jeux d’esquive et de silence règnent…). EIles trouveront emploi un jour par ceux qui ont des vrais luttes.

Diadié Alpha
2013/12/28 Ndack KANE <ndack@hotmail.com>

Bonjour Diadié Alpha,

Ci-dessous deux articles sur un évènement récent qui s’est déroulé à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Pensez-vous que cela soit une conséquence possible de la disparition de cet “épais rideau de fumée que constituaient le bouillonnement de la construction nationale et les tribulations intellectuelles de Senghor” ?

Ndack

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Ucad : Les étudiants déclarent Souleymane Bachir Diagne et le Recteur Saliou Ndiaye, persona non grata

Rédigé le Jeudi 19 Décembre 2013 à 21:06 | Lu 372 fois | 0 commentaire(s)

Les étudiants de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) ont fait irruption, ce matin, dans la salle de conférence de l’UCAD II pour perturber la cérémonie inaugurale de la Fondation Léopold Sédar Senghor. Ils ont déclaré, le Pr Souleymane Bachir Diagne, président de la Commission des réformes sur l’Avenir de l’Enseignement Supérieur et le Recteur Saliou Ndiaye persona non grata à l’UCAD.

C’est au moment où le Recteur Saliou Ndiaye s’apprêtait à délivrer son discours que les étudiants ont fait irruption dans la salle de conférence de l’UCAD II, pour empêcher le bon déroulement de la cérémonie inaugurale de la Fondation Léopold Sédar Senghor.

Le mobile de cet acte : le Pr Souleymane Bachir Diagne, président de la Commission des réformes sur l’Avenir de l’Enseignement Supérieur présent dans la salle ainsi que le Recteur de l’UCAD, le Pr Saliou, considérés comme responsables de l’augmentation des frais d’inscriptions sans concertation avec la communauté estudiantine. « Tout ce qui se décide pour nous sans nous est contre nous», martèle un étudiant la voix cassée par ses cris hostiles aux « deux responsables » de la hausse des frais d’inscriptions, avant de les déclarer persona non grata à l’UCAD.

Pendant plusieurs minutes, la sommité intellectuelle présente dans la salle de conférence de l’UCAD II pour écouter la leçon inaugurale de la Fondation Léopold Sédar Senghor par le Pr Paulin Hountondji, agrégé de philosophie, Professeur émérite des universités nationales du Bénin, Directeur du Centre africain des hautes études, à Porto Novo sur le thème : « De la Négritude à la Renaissance africaine : quels concepts clés de lecture et réponses pour aujourd’hui et demain ? » avec comme répondant le Pr Souleymane Bachir Diagne, agrégé de philosophie, professeur de philosophie et Directeur de l’Institut d’Etudes africaines à l’Université de Columbia, New York est aphone et impuissante face aux étudiants en furie et devant les vigiles.

Très amer de ne pas mener à terme la cérémonie inaugurale, Raphaël Ndiaye, président de la Fondation Léopold Sédar Senghor n’a pas manqué d’exprimer son regret, avant de marquer sa solidarité à l’université. « Nous sommes solidaires à l’université », déclare-t-il

Il a, en outre regretté, le fait que le Professeur Hountondji n’a pas délivré son texte, fruit de plusieurs mois de recherche et de réflexion sur le sujet car, dit-il, « c’était une occasion pour la Fondation de contribuer pour cette cérémonie inauguration au rayonnement intellectuel. Certes nous aurons le texte, ce n’est pas la même chose que quand il l’avait présenté devant le public composé d’intellectuels».

La semaine dernière, les étudiants empêché le ministre de l’Enseignement Supérieur Marie Teuw Niane de participer à une cérémonie du même genre.

Ferloo

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‘’C’est ironique qu’on me declare persona non grata à l’Ucad’’ Souleymane Bachir Diagne

Pointé du doigt par des étudiants, le Pr Souleymane Bachir Diagne s’est dit nullement ébranlé par cet incident. Son seul regret, c’est que cette importante rencontre n’ait pas pu aller jusqu’à son terme.

« Le Pr Paulin Hountondji est sans doute le plus grand philosophe africain et s’est fait connaître par sa critique de fond d’une philosophie comme celle de Senghor. Et le fait qu’aujourd’hui, il allait donner une conférence sur Senghor, s’expliquer avec la pensée de Senghor, c’était un événement philosophique important dont l’Université Cheikh Anta Diop allait être le théâtre. Mon seul regret est que cela n’ait pas pu avoir lieu. C’est un gâchis incroyable », a-t-il réagi.

En ce qui concerne les griefs portés par les étudiants à son endroit, le Pr Diagne s’est voulu on ne peut plus clair. Selon lui, cette réaction des étudiants est cruelle parce que le chapitre qui les intéresse et concernant les frais d’inscription était une négociation qui n’était plus du ressort de la Concertation nationale. Il s’est dit persuadé que le document des réformes qui ont été proposées est un excellent document.

« Je ne suis pas le seul auteur de ce document même si j’en suis devenu un peu le visage, mais j’invite à le lire et à se poser les questions suivantes : est-ce que ce sont des réformes intelligentes ? Est-ce que ce sont des réformes qui peuvent sortir le système universitaire de l’ornière ? Si on répond positivement à ces deux questions- là, tous ceux qui ont travaillé à l’élaboration de ce document seraient fiers de ce qu’ils ont fait.

Il faut faire l’effort de lire ce document parce que nous sommes dans un pays où l’on parle de choses qu’on ne lit pas, et ceux qui feront l’effort de lire conviendront avec moi que c’est un ensemble de bonnes solutions pour notre système universitaire », a-t-il déclaré. Souleymane Bachir Diagne trouve la situation ironique quand la seule université au monde où il est déclaré persona non grata est justement l’Université Cheikh

seneplus.com

Date: Tue, 24 Dec 2013 13:40:02 -0500
Subject: Re: [malilink] Libre, mais banni et oublié : Mamadou Dia, héros malgré lui
From: alphahar@gmail.com
To: ndack@hotmail.com
CC: malilink@malilink.net
Bonjour Ndack,

Mamadou Dia est une tragédie africaine qui s’est revelée après que l’épais rideau de fumée que constituaient le bouillonnement de la construction nationale et les tribulations intellectuelles de Senghor s’était levé. Non sans avoir entrainé au passage la mise en échec de la fédération du Mali. Sans parler des arachides, du mouridisme, de Wade, etc. Mais, l’utilité des échecs est qu’ils nous servent d’enseignements.

Diadié Alpha
2013/12/24 Ndack KANE <ndack@hotmail.com>

http://www.ferloo.com/Libre-mais-banni-et-oublie-Mamadou-Dia-heros-malgre-lui_a4880.html

Libre, mais banni et oublié : Mamadou Dia, héros malgré lui

Rédigé le Mardi 17 Décembre 2013 à 14:39 | Lu 762 fois | 1 commentaire(s)

http://www.sudonline.sn Mamadou Dia libre, Roland Colin laisse l’ancien président du Conseil lui faire le récit de ses premières retrouvailles avec son « ami » Senghor. Ainsi, raconte Dia lui-même, « Je suis arrivé chez Senghor à 21 heures. Il m’a reçu en manifestant un peu de gêne. Je l’ai senti. Alors pour détendre tout de suite le climat, je lui ai dit, « Mon cher ami, embrassons-nous. C’est moi donc qui ai donné le signal de l’accolade. Il en a quelque peu été surpris et y a répondu. Nous nous sommes entretenus. Je lui ai parlé sans attendre de mes intentions, de mes projets de voyage d’abord en lui précisant que j’allais envoyer au ministre de l’Intérieur mon calendrier de déplacement, de façon qu’on puisse me suivre, recueillir mes propos. Je lui ai dit que je savais que des gens essaieraient immédiatement à nouveau de répandre des masses de rumeurs, que nombre de pêcheurs en eaux troubles ne tarderaient pas à créer un climat malsain de suspicion (…) J’ajoutai ceci, je te demande, chaque fois qu’on viendra te rapporter un propos ou un comportement soit disant subversif de Mamadou Dia, de ne pas hésiter à m’appeler et me poser des questions… »

Libre, mais banni et oublié : Mamadou Dia, héros malgré lui

L’homme qui a gardé sa ligne de conduite tout le temps et partout n’aura pas la bonne oreille chez Senghor obnubilé contrairement à ses dires de l’année de son départ (1980), par le pouvoir depuis toujours. Vraisemblablement. Et les rencontres s’arrêteront à trois mois avant que le président ne décide de fermer la porte à son ex ami fidèle. L’enfant de Khombole évoque aussi ses surprises et le revirement de ses anciens « ennemis » ; à commencer par le retour vers lui de Magatte Lo, député Ups, donc du même parti et défenseur de la motion de censure qui le fait tomber qui devient son « talibé » en lui octroyant, selon lui, la « Adya » à chacune de ses visites chez lui, à la Sicap.

Tous se racontent comme pour se repentir. Le Général Jean Alfred Diallo, qui nie toute volonté de Dia de tenter un coup d’Etat contre Senghor. Et encore, plus grave, le Procureur de l’époque Ousmane Camara qui tire dans la même direction remettant en cause l’opportunité du procès et les fausses intentions attribuées à Mamadou Dia. Les rencontres avec le père Lebret (6), l’économiste François Perroux (7), Michel Aurillac, Conseiller de Senghor. L’emprisonnement de son patron et de ses amis Valdiodio Ndiaye, Joseph Mbaye, et Ibrahima Sarr.
Raconter Dia aux enfants, voilà le défi de ce livre. Par fidélité et par amitié, Roland Colin raconte l’engagement d’un homme au service de son peuple et de son pays le Sénégal. On aura grâce aux conseils du père Lebret, la création de l’Office de commercialisation agricole (Oca), de la banque sénégalaise de développement (Bsd) entre autres. C’est à lui, grâce à ses rencontres périodiques avec le président Houphouët-Boigny, que le continent doit la création de l’Union africaine et malgache (Uam) qui a mis en place mes outils institutionnels de gestion des intérêts communs du continent dans des domaines spécialisés. La suite est connue avec la naissance de la compagnie multinationale et de la Banque africaine de développement (Bad) à Abidjan. « Il faut y voir, selon l’auteur, l’ancêtre de la future Organisation de l’unité africaine (Oua). Dia fascine le président ivoirien. Son pragmatisme lui plaît. Voila les raisons entre autres qui le poussent en 1974, à exiger à Senghor, sa libération avant de revenir au Sénégal.

Un parcours à raconter aux enfants

Mamadou Dia est né le 18 juillet 1910 à Khombole, de l’union d’un Toucouleur originaire de Kanel, cheminot à Thiès puis policier à Khombole, et d’une sérère, originaire du Baol. Formé à l’école coranique puis à l’école régionale de Diourbel, il entre après la mort de son père, à l’école primaire supérieure Blanchot de Saint-Louis en 1924 tout en poursuivant ses études coraniques. Un instituteur le fait vieillir d’un an pour qu’il puisse passer le concours d’entrée de l’École normale William Ponty de Gorée (École normale fédérale de l’AOF). Admis en 1927, et reçu premier de l’AOF, il devient instituteur à Saint-Louis et Fissel, puis directeur de l’école régionale de Fatick en 1943. Il côtoie Joseph Mbaye, Fara Sow, Abdoulaye Sadji et Ousmane Socé Diop, connus à Blanchot. Les habitants de Fatick lui demandant d’être candidat à l’Assemblée du Conseil général, il adhère pourtant à la SFIO, qu’il ne juge pas assez socialiste. Parrainé par Léopold Sédar Senghor et par Ibrahima Seydou Ndaw, il est élu conseiller général en 1946. Fort de ses compétences et de grande personnalité, il a été le premier Premier ministre du Sénégal indépendant. Aujourd’hui encore, il est considéré comme l’un des bâtisseurs de la république du Sénégal. Jusqu’à sa mort le 25 janvier 2009 à Dakar, il restera très présent dans le débat politique et économique de son pays.

Un homme d’honneur qui mérite la reconnaissance de la nation

Au sein de la Fédération du Mali comme dans le cadre plus restreint de la République du Sénégal, Mamadou Dia été un travailleur fidèle aux idées de Senghor et infatigable. Là aussi l’auteur raconte un moment très intime que rien ne séparait à part quelques détails dans la préséance officielle. Au moment de désigner le président de la Fédération du Mali, au sortir de la réunion du 21 au 22 ai 1960, à Bamako, le Sénégal hérite finalement de la Présidence de la République fédérale, le Présidence de l’Assemblée et la Vice-présidence du Gouvernement fédéral. Le Soudan disposant pour sa part de la Présidence du Gouvernement fédéral et du ministère des Affaires Etrangères.

Mais, derrière ce compromis duquel, le Sénégal ne sort pas du tout lésé, la candidature de Senghor gène un peu les Maliens qui veulent Dia ou Lamine Guèye, né à Médine au Soudan, tous deux musulmans à sa place. Lui le catholique, religion minoritaire dans les deux pays. Mais Mamadou Dia refuse cela. Voila le récit de son entrevue avec Senghor qui vient le consulter, « Senghor au sortir de la réunion, est venu me dire complètement affolé : je sais qu’ils sont décidés à me barrer la route ; ils ne veulent pas que je sois le président du Mali sous prétexte que je suis catholique. Dans ces conditions, il faut que toi, musulman comme eux, tu acceptes de te représenter à ma place. Je lui rétorquais qu’il n’était pas question ; que je lui interdisais de me faire une telle proposition que je considérais comme inamicale et qu’il faudrait se battre pour le respect des engagements pris. » « Je lui ai dit, ajoute Mamadou Dia, tu seras le président ou le Mali éclatera. A eux de prendre la responsabilité de cet éclatement en se parjurant. Si nous ne réussissons pas à obtenir le respect de leur parole, nous proclamerons la République du Sénégal, et tu seras le Président. »

Dia a, sans le savoir et même mis en prison posé les bases d’un Sénégal émergent dès la fin des années 1950 à travers la mise sur pied des équipes d’animation rurale, la mise en commun d’un pool d’économistes et de spécialistes d’hommes et de femmes du développement à la tête de qui, le père Lebret et l’économiste François Perroux, grand théoricien du développement économique. Sur la Fédération du Mali et son échec, Mamadou Dia écrit et regrette que, « La Fédération de deux Etats isolés ne pouvait être viable, à partir du moment où l’un des partenaires s’opposait à en faire une structure largement ouvert aux autres Etats frères ; nous sentions avec peine que cette pseudo fédération ainsi dénaturée, coupée de sa vocation initiale, nous séparait et nous divisait au lieu de nous unir (…) La politique de nos relations africaines doit s’attacher à favoriser par tous moyens, ce regroupement. » Voilà l’esprit de l’homme dont le Sénégal ne profitera pas de l’intelligence et de la vision.
Mais en politique, à cause de la jalousie, les amitiés les plus solides ne durent pas. Et Dia, fidèle à Senghor, le paiera. Jusqu’au jour de son arrestation, comme il le raconte d’ailleurs dans le dernier film primé par le prix du cinéma francophone d’Ousmane William Mbaye, il n’a jamais imaginé un seul instant que Senghor trahirait cette amitié et l’enverrai un jour en prison. « Jamais », exprime le grand Mawdo. Sa grandeur se lit avec une certaine langueur dans le texte au moment du choix du président de la République après les entrevues avec De Gaulle à Paris au moment de l’indépendance du Sénégal. Un autre moment grave de ce livre. L’auteur raconte le crash de l’avion d’Air France qui devait le ramener à Dakar avec le poète David Diop, « Lumière de la nouvelle génération littéraire », mort dans l’accident dans la nuit du 6 septembre 1960 au moment où l’avion s’apprêtait à atterrir à Yoff.
L’histoire ne finit pas car c’est dans l’après midi du 4 septembre, au moment de regagner son hôtel pour prendre ses bagages qu’il retrouve Mamadou Dia à la terrasse d’un bistrot dans le quartier du Palais Royal pour un dernier point. « A travers la discussion, le président me demande, toutes réflexions faites, de retarder mon départ de vingt quatre heures, de façon à rapporter à Dakar, une version plus élaborée des projets d’accords. » Cela ne m’arrange pas… Mais, il refuse cordialement, mais fermement… » Voilà qui sauve le bonhomme pressé de retrouver le cabinet où tant de choses doivent être mises en chantier. Il sera ainsi épargné par cet accident. Pour magnifier l’entente des deux ténors de l’exécutif, une date : la désignation de la candidature à la présidence de la République.
Le nom de Senghor ne prête encore cette fois, à aucune discussion. Même ce dernier, raconte Roland Colin, réitère une fois de plus, la valse hésitation qui avait marqué sa nomination par le comité exécutif de l’Us pour la Présidence du Mali, dans la répartition des responsabilités entre Dia et lui. Mamadou Dia rapporte ainsi en ces termes les discussions entre eux du début du mois de septembre 1960. Voulant mettre tout de suite à l’aise Senghor, le voilà qui lui dit « Nous voici entre Sénégalais. Partout se construisent des régimes présidentiels. Peut-être le moment est-il venu d’instituer au Sénégal, à l’instar des autres, un régime présidentiel. Si c’est ton avis, j’en suis d’ores et déjà d’accord. Nous modifierons en conséquence la constitution. » Il m’a répondu, « Pas question de faire un régime présidentiel ! Au Sénégal, ce n’est pas la même chose qu’ailleurs… Tu as fait tes preuves ; il faut que tu restes à la tête du Gouvernement, que tu conserves les pouvoirs de chef de gouvernement, de président du Conseil de type « Quatrième République ». Nous ne sommes pas trop de deux, précisait-il. Je me contenterai d’être le Président de la République, c’est-à-dire une sorte de mawdo. »

Le plus dur pour tous ceux qui l’ont connu et aimé est que la haine existe et laisse souvent des traces même après la mort. Jusqu’à la mort du premier Mawdo, aucune rue de Dakar ne porte son nom. Aucun établissement scolaire (lycée, collèges ou université). Wade, son avocat en 1962 n’a pas su corriger l’oubli. Comme Abdou Diouf qui s’est beaucoup apitoyé sur son sort pendant son passage au cabinet de Senghor non plus. Il reste au président Macky Sall de corriger cette anomalie historique que l’homme et sa famille ne méritent pas. Il a le devoir de le faire. Et comme l’éternité n’est pas de ce monde, son mandat est une occasion pour lui, de corriger aussi les grosses erreurs de ses prédécesseurs.

Un ouvrage de référence à faire lire et relire

Ce livre est plein d’anecdotes et d’informations qui devraient servir les instituts d’études politiques, l’université et les centres de recherche sur le développement comme l’Enea, l’ex.Cfpa, l’Ecole nationale d’administration et de magistrature… Il fait aussi rire quand l’auteur évoque cette histoire de fuite d’un document sur une déclaration sénégalaise sur les essais nucléaires français en Algérie en 1960 et que la Secrétaire de Roland Colin, Ndèye Meissa tenue par le secret d’Etat, a fait parvenir à un ami journaliste qui était son amant. La diffusion du document par le correspondant de l’Agence Reuters à Dakar, reprise le lendemain par toute la presse alors que n’étaient au courant que Mamadou Dia, Roland Colin, Doudou Thiam en sa qualité de ministre des Affaires Etrangères et l’ambassadeur de France au Sénégal, Hettier de Boislambert, menace la quiétude des relations diplomatiques entre le Sénégal et la France.

On avait oublié un dernier larron, celle à qui la lettre a été dictée pour la saisie, la secrétaire. Roland Colin explique, « Aucune des personnes évoquées ne semble pouvoir être soupçonnée. Cependant, une piste s’ouvre. Ma Secrétaire habilitée à traiter les documents confidentiels, a tapé la dite lettre, après que je lui eus indiqué la mention « secret » qui l’affectait et le nombre d’exemplaires strictement limité. Ndèye Meissa était une excellente secrétaire, très expérimentée. Mamadou Dia avait donné son accord à sa venue au cabinet, à partir d’un poste de confiance qu’elle occupait à l’Assemblée nationale. Je vérifie discrètement les carbones, poursuit Colin, et je découvre qu’ils comportent un exemplaire de plus que ma commande. La piste était donc solide… » Mise sur écoute téléphonique sur injonction de Mamadou Dia, elle sera prise la main dans le sac. « Nous apprenons ainsi qu’elle a une liaison avec un journaliste de haut vol qui ayant lui-même une relation intime avec la patronne de Reuters à Dakar avait utilisé cette connexion originale pour se procurer le document convoité… » La belle secrétaire sera remplacée et l’affaire close après un échange entre Dia et Michel Debré. Des histoires d’amour qui ébranlent la vie de la république, ce livre en renferme beaucoup.

Il renferme aussi quelques histoires curieuses comme ce voyage d’Houphouët Boigny à Saint-Louis lors de la venue de De Gaulle en 1959. Les 11 et 12 décembre se tiennent à Saint-Louis, la sixième du Conseil Exécutif de la Communauté. Cette rencontre pouvait être considérée comme décisive pour trancher la question des rapports avec le Mali et mener vers l’indépendance. Outre les tracasseries pour équiper la chambre du Général De Gaulle, au Palais du Gouverneur, dans la chambre de Faidherbe, avec un lit spécial dont la longueur serait supportable pour sa grande taille, s’est greffée la « magie ” du futur président ivoirien. « Je m’attachais particulièrement à l’accueil d’Houphouët, compte tenu de l’état délicat des relations ivoiro-sénégalaises. »

Au moment du débriefing des opérations après la visite, raconte Roland Colin, « On ne fit état que de problèmes mineurs. Je vis cependant le maître d’hôtel préposé à la demeure d’Houphouët ouvrir de grands yeux ronds. Il me fit le récit suivant : « A son arrivée, le Président a fait arrêter sa voiture devant le portail. Son « féticheur » est descendu et a inspecté les lieux de fond en comble. Il est revenu en lui disant : ça va mais attention à l’eau. Cette eau-là peut avoir été maraboutée. Donc tu ne dois pas y toucher, ni pour boire, ni pour se laver. Mais l’eau du fleuve, qui coule sans arrêt, est bonne et sans danger. » L’histoire raconte que le maître d’hôtel reçut l’ordre de puiser tous les matins quelques baquets d’eau du fleuve pour la toilette présidentielle. Le Président s’y jeta de bonne grâce et ne fut nullement incommodé.

MARS 1974 : Houphouët «force» la libération de Dia

Le rendez-vous avec Dia est fixé donc pour le 29 mai au pavillon pénitentiaire de l’Hôpital Aristide Le Dantec, à la suite d’un rapatriement par avion de Kédougou en dépit des réticences de Jean Collin alors ministre de l’Intérieur et sur injonction du Premier ministre Abdou Diouf qu’il rencontre le 24 mai, dans l’ancien bureau du président du conseil qu’il occupe depuis deux ans. « Vois-tu, raconte-t-il, lui dis-je, je ne puis m’empêcher de penser à toutes les fois où je me suis retrouvé ici même face à celui qui occupait alors le fauteuil où tu te tiens… » Il parle aussi de sa complicité avec Abdou Diouf, proche collaborateur et par la suite, Premier ministre de Senghor à partir de 1970. C’est le Capitaine Diop qui le conduit auprès d’un des plus célèbres prisonniers politiques africains de l’époque.
« Le lundi 29, au soleil déclinant, je pénètre dans le bureau du capitaine Diop. Il me donne, d’entrée de jeu, l’impression d’un homme simple, militaire efficace et discipliné. Nous sommes dans une 2 chevaux Citroën banalisée qu’il conduit lui-même. Nous sommes proches de l’hôpital Le Dantec que je connais bien où mon fils Dominique est né. Une bouffée de souvenir,
Le Cap manuel et le Palais de Justice où Dia été condamné se trouvent dans le prolongement de l’avenue, et, en contrebas, l’Hôpital au pied de la falaise…Nous franchissons le portail de l’établissement. Après quelques détours, de précaution dans le dédale des voies intérieures, dans un terrain au bout de l’enceinte, nous arrivons au pavillon pénitentiaire : un bloc de hauts murs bardés de barbelés. A la lumière du soir, le capitaine Diop me fit entrer dans cette rude prison…
Bruits de clés, grincements de portes en métal, me voici devant Mamadou Dia. Emotion intense. Nous tombons dans les bras l’un de l’autre. Il porte un boubou blanc. Je lui trouve les traits tirés. Mais la joie étincelle dans ses yeux blessés… Mamadou Dia avait été informé de ma visite. »
Pathétique, les retrouvailles de deux amis, des vrais, va marquer une étape dans la vie des deux hommes mais aussi avoir une forte influence sur la décision finale du président de libérer son ancien ami. Rolland Colin de poursuivre dans la narration, « je lui raconte par le menu mes entretiens avec Senghor et les propositions qui lui sont faites. Il irradie un calme intérieur qui me touche par-dessus tout. Il m’interrompt soudain : « c’est l’heure de la prière. Nous reprendrons aussitôt, après. Il se place dans la direction sacrée, devant le maigre espace de la véranda et je suis témoin d’une scène inouïe.
Les gardiens s’approchent, dans la cour, derrière la grille et, le prenant comme imam, se livrent au rituel de la prière sous sa direction. J’aurais donné tout l’or du monde pour que pareille scène soit fixée dans l’histoire et connue de l’extérieur. A la reprise, poursuit le narrateur, il m’explique qu’il juge inacceptable la proposition de Senghor. Il a cette formule fulgurante ; « je préfère vivre libre en prison plutôt que prisonnier dehors. Il faut que Senghor le comprenne… Il me demande de prendre sous sa dictée le texte du message de réponse qu’il destine à Senghor. »
Dans cette cellule mal éclairée et confronté à la grave insuffisance du traitement de son glaucome qui avait fortement réduit ses capacités visuelle, l’ancien président du conseil répond, « J’en viens (…) à l’essentiel. Je suis convaincu du fait que tout tourne autour de la renonciation à la politique qui m’est demandée. Ceci me semble si important que je veux tout mettre en œuvre pour écarter le moindre risque de méprise à ce sujet. Si ma réponse est donc non (…) C’est un non à des choses bien précises, claires, identifiables, et non pas un non entêté et viscéral.
Ce non n’est pas une fermeture, tout au contraire, mais l’indication d’une volonté profonde de ne pas être, de ne plus être séparé de ceux à qui je parle… le Sénégal ne m’appartient pas, ajoute Dia, mais moi, j’appartiens au Sénégal d’un mouvement aussi naturel que l’air que je respire, ici ou hors d’ici, que je le veuille ou non (…) J’aurais pu m’en tenir à ces déclarations et refuser de faire connaître ce que je souhaiterais faire demain. La loyauté et la franchise me portent à le dire sans équivoque (…)»
A la suite de cet échange rugueux entre les deux hommes, l’injonction faite à Senghor par Houphouët-Boigny de libérer Dia avant sa visite au Sénégal en 1974 fera le reste. Et la libération surviendra le 28 mars 1974. Le Sénégal est encore à la veille d’un autre changement à venir. Roland Colin évoque la volonté du président Senghor de quitter le pouvoir dès 1976, soulagé de s’être ôté une grosse épine du pied, de sa volonté de quitter le parti socialiste et le pouvoir pour le laisser à son Premier ministre Abdou Diouf, le plus docile et le plus disponible de ses ministres.

Mamadou Dia au cinéma et dans le texte

L’énigme des évènements de 1962 et le destin brisé d’un homme, voilà qui pourrait résumer la vie du Président du Conseil, Mamadou Dia passé brutalement des feux de l’écran à la prison. Un film récent raconte l’histoire avec la prétention de ne pouvoir tout en dire. Grand prix du cinéma francophone pour l’édition 2013, signé Ousmane William Mbaye, la vie de l’homme est comme un roman sans fin. Conter ou raconter 17 années de compagnonnage, de vie commune, de collaboration, d’amitié, de concession et puis la rupture entre Senghor et son plus fidèle allié, que ce fut difficile pour l’auteur du livre, mais aussi du film. Des moments de bonheur, de communion. Mais aussi des heures de trahisons et d’incompréhension. Des images de la vie politique d’hier et d’aujourd’hui au Sénégal sur lesquels les dossiers de Sud Quotidien, ont décidé de s’attarder ce mois de décembre, dernier de l’année 2012, pour reposer un autre regard lucide et un débat de fond sur l’indépendance et ses lendemains pour le moins pénibles et des fois burlesques.

Histoire : Passé-Présent

Entre Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia, l’histoire est comme les contes d’Ahmadou Koumba. Sincère et cordiale au tout début ; heurtée, mais empreinte du génie des belles relations humaines par la suite. Pleine d’ humour et de larmes pour le reste et cela ne résume pas tout. « Leboon ak lipon la. » Toujours un commencement, mais la fin reste toujours à venir. Et en définitive, la fin du scénario n’aura pas lieu. Le Professeur d’histoire contemporaine, Mohamed Mbodji, avait démarré au début des années 1980, dans les amphis de l’Université de Dakar, le récit de cette histoire fascinante du Sénégal contemporain, mais il n’aura pas eu le temps de la finir. Parti sous d’autres cieux où l’appelait le devoir d’enseigner et d’informer le monde sur le contenu surprenant d’une certaine histoire des peuples et des sociétés africaines.
Mais, l’histoire dans le livre, « Sénégal, Notre pirogue. Au Soleil de la liberté », montre que la première rupture entre les deux hommes remonte au référendum de 1958 sur l’indépendance, avec le passage de De Gaulle à Dakar, après son tumultueux voyage chez Sékou Touré, à Conakry (Guinée). Roland Colin de faire comprendre qu’entre le discours de Valdiodio Ndiaye, alors ministre de l’Intérieur, qui reprend entièrement dans son allocution, les conclusions du Congrès de Cotonou ; la fraction de manifestants dépêchée par les amis d’Abdoulaye Ly (1) et les groupes indépendantistes les plus radicaux brandissant des pancartes pour l’indépendance immédiate, ce qui ne manqua pas de heurter le Général.
« De Gaulle était rentré à Paris à la fois offusqué et pragmatique », raconte Roland Colin. Mamadou Dia aussitôt informé des incidents de Dakar et de la réaction du Général De gaulle, mesura l’importance de retrouver Senghor et d’ajuster au mieux, entre eux, une position commune. Il le rejoignit en Normandie, à Gonneville-sur Mer. « L’entretien fut dramatique. Dia découvre chez son compagnon un aspect de sa personnalité qu’il était loin d’imaginer. Ce pouvait être la rupture entre les deux hommes et les conséquences en auraient été tragiques. Cependant signale l’auteur, ni l’un ni l’autre n’évoquèrent le contenu exact de cet échange durant les années qui suivirent, comme s’il s’agissait d’un véritable secret d’Etat… Puis le cours de l’histoire se déroula jusqu’à la crise majeure de 1962, la rupture inimaginable entre les deux hommes, l’emprisonnement cruel de Dia dans la solitude interminable de Kédougou… ». Nous voici dans le second scénario de ce film tragique et cruel.
L’indépendance arrive donc logiquement au début des années 1960 avec ses promesses et ses envies pour chaque pays de tracer son propre sillon au sein de la communauté que voulait le Général De Gaulle pour l’Aof et l’Aef. Malgré les réticences de l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny, le Mali a mis sur pied sa fédération. Le 14 janvier 1959, quand la Fédération du Mali convoque ses membres pour sa constitution, voilà ce que Modibo Keita (2), dit à la fin de la session tenue à Dakar, au Palais du Grand Conseil, « Vous venez de réaliser, par un acte de foi historique, en étouffant les rancœurs, les particularismes locaux, les égoïsmes des intérêts mercantiles, la grande étape vers l’édification d’une grande nation africaine. Vous avez donné corps et vie à la Fédération du Mali, dont de fameux devins avaient claironné l’échec.” Référence à Houphouët.

Et la rencontre de Saint-Louis, les 11 et 12 décembre 1959, au cours de la sixième session du Conseil exécutif de la communauté, devait consolider les bases de cette unité retrouvée. Avant la session, Roland Colin, raconte la moue de Maître Babacar Sèye (3), maire de Saint-Louis qui ne s’est pas encore remis du transfert de la capitale à Dakar. Il raconte également cet épisode du logement du Général De Gaulle dans la chambre à coucher du Colonel Faidherbe. Mais, on avait oublié la longueur du lit du Général bien trop grand pour un lit normal. Ainsi raconte-t-il, « Nous fîmes confectionner en urgence un lit plus long que le standard pour accueillir la haute taille du Général, et le protocole nous confirma que son épouse devait bénéficier du modèle identique. » Au terme de tant de péripéties, la République du Mali est proclamée le 20 juin 1960.

Face à la déchirure qui semble assommer l’unité du Mali d’aujourd’hui, voilà ce que disait De Gaulle à Dakar, au lendemain de la réunion de Saint-Louis, qui prônait l’unité, comme un signe prémonitoire dans ce pays envahi aujourd’hui par la menace islamiste. Comme pour lui donner raison sur les effets de la faillite de cette union et la solitude de ce pays face à ce péril. Rappelez-vous, nous sommes en décembre 1959. « Dans le monde où nous sommes, et où nous allons être non plus seulement mêlés, mais côte à côte, restons l’un avec l’autre. C’est le meilleur service que nous puissions nous rendre à nous-mêmes et, en tout cas, c’est le service qu’exige de nous, en dernier ressort, l’humanité… » L’histoire sur le Mali le rattrape et que serait devenu cette république sans l’opération « Serval » et l’intervention militaire française décidée par François Hollande, en dépit de tout ce qu’on peut en dire.

Finalement, la Fédération ne fera pas long feu, victime des tiraillements et des querelles de personnes. Le 20 août 1960, c’est la fin et chacun des pays, le Soudan et le Sénégal érigent des républiques séparées sous la forme connue aujourd’hui. Senghor devient le président de la République du Sénégal. Modibo Keita, celui du Mali. Triste fin pour une fédération.

1962, REMANIEMENT, TRAHISON, GACHIS : 12 années au purgatoire pour rien

Le Sénégal indépendant explique ce livre, ne sera pas de tout repos pour les deux alliés de la vie politique , Mamadou Dia devenu président du Conseil et Léopold Sédar Senghor, président de la République. Tous les deux sont du même parti, l’Union progressiste sénégalaise (Ups). Tous les deux sont amis. Le premier étant le petit frère de l’autre. Mais tout cela ne résistera pas à la capacité de nuisance des appareils et des forces obscures propres au parti au pouvoir d’alors.
La crise de 1962. Une banale affaire de réaménagement au sein du gouvernement. Tout commence par un remaniement annoncé qui va prendre du temps du fait de certaines résistances et suspicions au sein de l’Us. D’abord, les réticences de Senghor, président de la République à l’encontre de Valdiodio Ndiaye, alors ministre de l’Intérieur, ne faciliteront pas les choses. S’y ajoutent les manœuvres de Magatte Lo (4) à l’époque, député de l’Us, soutenus par ses acolytes dont Isaac Foster et d’autres députés du même parti pour faire chuter le président du Conseil.

Le procès dirigé par des hommes connus proches du régime de l’époque donc de Dia et de Senghor avec comme tête de file : Ousmane Goundiam, Ousmane Camara. L’orientation du verdict par le pouvoir qui parle de coup d’Etat pour « punir » un empêcheur de tourner en rond dans le parti en la personne de Mamadou Dia. Le livre raconte ainsi la volonté de diviser ce groupe de récalcitrant avec la volonté de vouloir libérer Ibrahima Sarr qui s’y refuse parce que se sentant solidaire de ses trois amis. Finalement la perpétuité, et l’emprisonnement dans les « fours » de Kédougou pendant 12 années.

Rentré en France et guéri de sa tuberculose, Rolland Colin raconte le désir du président Senghor, qui après avoir mis en prison son patron lui demande de regagner le Sénégal pour continuer à le servir. Il parle de sa gène immense, compte tenu des relations particulières qui le lie au patron et décline l’invite du nouveau chef de l’Etat. Mais cela n’altérera en rien ses relations avec le président qui l’invitera plusieurs fois au Sénégal, lui permettant même de lui parler à chaque fois de Mamadou Dia et de sa libération. Ce va et vient incessant va être marqué par une date, le 21 mai 1972.
Des moments terribles, difficiles à oublier. Sa rencontre avec le « Mawdo » à l’Hôpital Le Dantec en cette année 1972. Sa surprise de voir que Mamadou Dia a perdu presque la vue avec le développement d’un glaucome que son long séjour en prison a aggravé. Le début du récit est fort poignant. Roland Colin raconte, « Je prends l’avion à Paris, le vendredi 19. Le samedi, je retrouve mes amis, les équipiers de l’Irma. Nous faisons le point sur les problèmes de travail sur le terrain… Mes interlocuteurs savent que j’ai rendez-vous à la Présidence, mais pour eux, il s’agit d’une rencontre de routine. Chaque fois que je reviens au Sénégal, le président me reçoit.

Le secret sera bien gardé une fois de plus, je descends à l’Hôtel Vichy, rue Félix Faure… Le 21 mai, c’est le dimanche de la Pentecôte. Il règne dans les rues de la ville l’atmosphère dominicale qui m’est familière. Les Européens sont pour une bonne part à la plage… Mon rendez vous est à 16 heures dans le bureau personnel du chef de l’Etat. Lorsque j’entre dans la pièce studieuse que je connais bien, Senghor vient au devant de moi, me salue avec la plus grande cordialité. J’ai le cœur battant et je m’efforce de n’en rien laisser paraître…»

La suite est une longue discussion parfois pleine d’émotions quand il évoque le cas de son patron. « Mon cher Colin, lui dit le président Senghor, je suis heureux de vous voir accepter la mission que je veux vous confier. J’y attache la plus haute importance. Dans le sens de nos échanges précédents, je vais prendre toutes dispositions pour que vous puisiez rencontrer Mamadou Dia secrètement, et vous comprendrez bien les raisons. Vous lui direz de ma part, que les premières mesures de grâce que j’ai prises signifient ma volonté de mener le processus de libération jusqu’à son terme. J’ai fait ma part de chemin, j’entends qu’il fasse la sienne. Dans mon esprit, explique le président Senghor, cela veut dire que je prendrai la décision de le gracier et de le libérer à une seule condition. Je lui demande de prendre par écrit l’engagement de renoncer à la politique. J’entends par là, précise Senghor, qu’il s’abstienne désormais, de toute prise de position et activité dans le domaine politique. J’exigerai, bien sûr, le même engagement de ses co-détenus. Après les événements de 1962, où il s’est mis en dehors de la légalité républicaine avec ses compagnons, cela me semble aller de soi…»

«M. Le président, lui rétorque, Rolland Colin, « nous connaissons Mamadou Dia, vous et moi, et je crains que cette requête ne puisse être acceptable à ses yeux. » En marge de ce sujet l’auteur raconte sa discussion annexe avec le président de la République qui parle de ses problèmes liés au développement de l’enseignement moyen pratique. Mais aussi, il abordera un autre sujet qui lui tenait à cœur, la création de l’université des Mutants qu’il a décidé d’installer à Gorée. A la sortie d’audience, il raconte également sa rencontre avec le paléontologue Roger Garaudy qui devait être reçu par le président pour parler exactement du sujet. Conseiller du président qui lui demande d’assister à l’audience. Garaudy sera chargé de la réalisation de la fondation…

Une autre parenthèse de ce livre avant d’aborder l’issue finale qui va mener Mamadou Dia à retrouver sa liberté de parole et de force, une rencontre qui va rester dans les faits d’histoire au Sénégal : l’affaire Blondin Diop. Nous sommes en 1973. Jean Collin se rend à la prison de Gorée où il rencontre Oumar Blondin Diop (5) ; les incidents qui en sont suivis entre les deux hommes, les injonctions au garde pénitentiaire, du ministre énervé par la sortie de l’étudiant contre lui, de le « châtier » puis la mort par pendaison, le lendemain du jeune homme… Une affaire qui court toujours.

Mame Aly KONTE (Sud Quotidien)

Notes

1-Fondateur de l’école de Dakar, il fut le premier Sénégalais titulaire d’un doctorat d’histoire et c’est aux côtés du Professeur Cheikh Anta Diop qu’il inaugure dans son pays un courant historiographie. Plusieurs fois ministre avant et après l’indépendance, il est mort le 31 mai de cette année 2013.

2- Modibo Keita, Keïta est un homme politique, président de la République du Mali entre 1960 et 1968. Panafricaniste et tiers-mondiste convaincu, il a été le premier chef de gouvernement de la Fédération du Mali. Né le 4 juin 1915 à Bamako (Mali), Modibo fut un brillant élève d’abord à l’école primaire supérieure Terrasson de Fougères (actuel lycée Askia Mohamed) où il entre en 1931 avant de poursuivre dès 1934, ses études à l’École normale William Ponty de Gorée à Dakar. Ses professeurs le signalèrent déjà comme un bon élément mais aussi comme un agitateur anti-français, à surveiller. Il sort pourtant major de sa promotion et en 1936. Après le coup d’Etat de 1968, il est mort en détention au camp des commandos parachutistes de Djikoroni Para à Bamako le 16 mai 1977 ; ses geôliers lui ayant apporté de la nourriture empoisonnée.

3-Avocat et homme politique sénégalais, ancien député-maire de Saint-Louis et ancien vice-président du Conseil constitutionnel, qui mourut assassiné le 15 mai 1993, quelques jours après les élections législatives du 9 mai 1993.

4-Né en 1925, Magatte Lô est un homme politique, ancien député Ups et Ps, plusieurs fois ministre entre 1962 et 1968, sous la présidence de Léopold Sédar Senghor. Il fut également Président du Conseil économique et social et premier maire de Linguère.

5- Omar Blondin Diop est né à Niamey (Niger), le 18 septembre 1946. Brillant élève, il est admis, après des études au lycée Louis-le-Grand, à l’École normale supérieure de Saint-Cloud (depuis Ens Lyon). Etudiant en philosophie, il se lie à Daniel Cohn-Bendit et à Alain Krivine et prendra une part active aux mouvements gauchistes des années soixante et à la révolte estudiantine de 1968. Son engagement politique lui vaut, en 1969, d’être exclu de l’ENS de Saint-Cloud et expulsé de France en même temps que Cohn-Bendit autre animateur des évènements de mai 1968. Il est emprisonné Le 23 mars 1972, après avoir été condamné par un tribunal spécial sénégalais à 3 ans fermes de réclusion pour « atteinte à la sûreté de l’État »…

6- Sa compétence d’économiste, sa valeur spirituelle, sa vision prophétique des défis à relever par les pays africains dans la mondialisation et sa délicatesse ont marqué les esprits. Louis-Joseph Lebret est né en Bretagne, au Minihic sur Rance, non loin de Saint-Malo sous le nom de Louis Marie Lebret, le 26 juin 1897, dans une famille de forte tradition maritime. Il meurt à Paris le 20 juillet 1966. En hommage à son action au Sénégal, un grand centre de conférence porte son nom à Dakar.
7- Un des plus grands économistes et spécialiste du développement du 20 ème siècle, il a comme héritier, un autre maître comme Raymond Barre. Mort en 1987, il doit sa notoriété entre autres, à la création en 1944, de l’Institut de sciences mathématiques et économiques appliquées (Ismea).