Mali, année 50, année zéro… (22 janvier 2011)

De : Mohomodou Houssouba <mh@songhay.org>
Date : mardi 21 janvier 2014 22:48
À : “malilink@malilink.net” <malilink@malilink.net>
Objet : [malilink] Mali, année 50, année zéro… (22 janvier 2011)

Mali, année 50, année zéro…

Un jour de janvier 1996 – 15 ans jour pour jour – je reçus un courrier tout à fait particulier. Le message électronique en provenance de Sherbrooke (au Québec, Canada, pour les intimes) me dit qu’une liste vient d’être créée avec les adresses disponibles de ressortissants maliens. La liste d’une trentaine va s’appeler « Malinet » au début et surtout s’appliquer à grandir de façon exponentielle. Elle compterait entre 150 et 200 inscrits en un an: de Russie ou Finlande au nord de l’Europe à l’Afrique du Sud; du Brésil à l’ouest à la Nouvelle Zélande.

Moments d’euphorie collective certainement. Quelques années auparavant, le Mali s’est débarrassé d’une dictature brutale et irrémédiablement corrompue. Après avoir été ignoré au début, certes car les révoltes tropicales sont telles, comme disait une fois David Remnick des « révolutions paysannes » et insurrections internes de la Russie du Tsar Nicolas II à Boris Eltsine, qu’elles finissent toujours mal… Tout de même, le pays a trouvé bonne presse, ses citoyens n’en seront pas plus riches, mais ils auront surmonté de nombreux « contretemps »: la rébellion au nord se décante en ce début d’année, le processus démocratique semble se conforter d’une liberté de parole et d’association rarement égalée sur le reste du continent. En avril 1996, un événement, le vénérable quotidien américain, The New York Times, offre en lecture un éditorial inédit. « Democracy in Mali » (29 avril 1996) s’intitule cette précieuse colonne, sortie du gotha de la presse d’information et d’opinion. En lisant ce verdict laudateur, comme enivré de fierté collective, celle qui aurait pu atteindre, par procuration même celles et ceux qui n’ont pas la moindre idée de son passage en presse, je me mets devant mon ordinateur et écris sans lâcher le souffle une lettre à l’éditeur. Le texte envoyé et oublié, je retourne à mon quotidien de thésard. Tout à coup, le téléphone sonne… une voix de femme qui s’identifie comme de la rédaction du New York Times, me dit qu’ils veulent publier ma lettre, après l’avoir resserrée un peu. Elle m’indique le paragraphe en question et règle la formulation alternative séance tenante. Octobre 1996, je remarque une certaine fin du cycle que j’ai une fois nommée « Quand le Mali était en vogue », une série de grands reportages de Howard French pour le New York Times, Stephen Buckley pour le Washington Post, de couvertures importantes dans le Los Angeles Times et le Christian Science Monitor. Disons entre 1992 et 1996. C’est justement à la fin de cycle arbitraire que je rencontre le monde globalisé de Malinet et qu’ensemble le réseau électronique malien va se forger, prendre forme, à travers les échanges d’articles parfois retapés à la main, les débats incessants sur tous les sujets, les controverses et dérapages, les menaces de scission. À propos, j’ai été témoin des sorts divers des forums kenyans, nigérians et ougandais que j’ai fréquentés par l’intermédiaire de collègues de ces pays. J’ai vu comment les forums se sont très vite divisés en petits cercles clos. Quelles que soient les raisons, ce scénario n’a pas pris dans le cas malien. Tout au contraire, la liberté de parole et l’impartialité de la modération ont demeuré, malgré les multiples soubresauts et récriminations qui auraient pu faire couler le réseau. Malinet est devenu Malilink et d’autres listes ont vu le jour pour élargir l’espace commun, pas pour le phagocyter.

Peut-être, les circonstances ont joué au détriment de l’euphorie irréfléchie et à l’avantage d’une prise de conscience collective de la fragilité. La tournure chaotique des élections d’avril 1997 que tout le monde croyait acquises n’a laissé personne indifférent. La campagne de mobilisation envers le corps politique a donné un sens de mission à un regroupement virtuel de nationaux, motivé la rencontre de Washington, DC en fin novembre 1997 et la création de l’Initiative MaliWatch et un an plus tard (1998) l’ébauche de ce qui allait donner le Symposium malien sur les sciences appliquées (MSAS). Je pense que c’est là une victoire formidable de l’esprit public et également de la résilience du tissu social malien, en dépit des différences, crises identitaires ou irrédentistes. C’est aussi l’ouverture à l’autre, pour que toute personne de tout âge, sexe ou lieu d’origine y jouit des mêmes droits et obligations. Ce combat est loin d’être gagné pourtant. Il faut persévérer pour que sa flamme reste vive dans nos esprits. Un forum malien doit être un forum africain et un espace de rencontre au sens le plus large possible. D’abord parce que le Mali même est un microcosme de l’Ouest africain, s’étendant du Sahara au Sahel et au Soudan pré-forestier. Il a la chance d’en garder une mémoire extraordinaire, surtout grâce au génie de la transmission qui a survécu dans le Mandé les sept derniers siècles, mais également l’énorme fonds d’écriture qui lève le voile sur un pan important de l’histoire africaine. En effet c’est entre Sanèye (Gao) et Essouk (Kidal) et Bentia (Ansongo) qu’on a trouvé, d’après Paulo Fernando de Moraes Farias, les stèles funéraires considérées comme étant probablement les plus anciennes écritures d’Afrique subsaharienne. Surtout, le pays compte tant de langues frontalières et hybrides qui démentent toute prétention à un droit de sol exclusif de tel ou tel peuple. Une langue comme le songhay est parlée du sud de l’Algérie au nord du Bénin, le tamachek est parlé de l’Algérie et autres parties du Maghreb jusqu’au fleuve Niger (Gourma et au-delà). Au moins quatre dialectes songhay (Algérie-Mali-Niger) sont si fortement « berbérisés » qu’on a toutes les difficultés à les catégoriser comme songhay ou tamachek. Leur hybridité atteste d’une réalité que l’on cherche inlassablement à contourner pour légitimer une hypothétique théorie d’autochtone—bien sûr avec de mots bienveillants mais tout sauf rigoureux de la tribune des défenseurs de tribus; ce qu’on appelle par ces temps de la belle parole, « peuples autochtones » ou mieux « peuples premiers ». Cependant, toute position a son mérite, et l’idéal serait que personne au Mali ne soit persécuté pour ses idées, qu’elles soient anarchistes, séparatistes ou autres, tant qu’elles relèvent de la libre expression. Et que le corollaire ait aussi droit de cité: qu’on ne puisse prendre la parole et prétendre que cette parole est sanctifiée parce qu’on est imam ou chef de telle ou telle vénérable confrérie ou tribu. Tout ce qui est dit sur la place publique serait contredit sur la place publique et seule la force de l’argument fera prévaloir une position donnée. C’est l’essence de ma pensée et j’espère également l’orientation de notre approche collective aux affaires publiques.

Je m’arrête en rappelant une conférence que j’ai donnée à l’Ecole normale supérieure de Bamako il y a un an. J’ai montré à l’assistance une sélection de textes dont l’éditorial du New York Times mentionné plus haut. J’ai remarqué que, dans l’ensemble, j’ai l’impression que l’image du Mali se dégrade au fil des ans et qu’il est dangereux et intellectuellement hasardeux de négliger cette tendance. Il se peut qu’il en aille de la survie même de notre pays, de notre sous-région, vu l’appétit que notre apathie apparemment grandissante donne à toutes sortes de postures opportunistes, humanitaristes et autrement parasitaires. Car, comme aimait dire Joseph Ki-Zerbo: « N’an laara, an saara » (Si nous nous couchons, nous mourons, en langue san [mandé]). S’arrêter pour moi, c’est, avant toute chose, perdre « l’ambition de souveraineté », qui semblait nous mouvoir encore davantage il y a quinze ans. Un an après, on peut parler sans aucune précaution, vu l’état défoncé de l’image du Mali, devenu pays infréquentable numéro un. Loin d’agiter un doigt accusateur, il me revient avant tout d’inviter tous les esprits éveillés (qui lisent et écrivent sur l’état du pays et la région) de méditer d’abord ce qui s’est passé et ce qui risque de s’y ajouter. La question de la faute (à qui et quoi) viendrait, de préférence, à l’extrême fin de cette introspection personnalisée et l’examen de conscience collectif qui en découlerait.

« A vous la nuit! » comme on dit chez ce peuple malien*.

22 janvier 2011

Mohomodou Houssouba

* Titre d’un récital dramatique de Habib Dembélé (tiré du répertoire dafin)