Confiance

Dans nos sociétés, la fraternité se décline de deux façons, dont l’une nourrit la
confiance tandis que l’autre la tue et l’étouffe. Le premier cas
est le badenya( frère et soeur issu de la même mère); les baden se
font confiance car chacun oeuvre dans le contexte polygamique à
donner à la mère sa consécration ultime, à savoir la réussite de
sa progéniture. N’est-ce pas ainsi qu’on dit qu’une femme triomphe
des souffrances qu’on lui demande chaque jour d’endurer dans le
mariage polygamique? On dit: “mousso min mougnouna, a den bè
baraka.” Entre les baden, il est rare de voir de la méfiance, car
entre eux, la compétition féroce n’a pas de place. C’est plutôt
l’entraide et les bons sentiments. On dit que le vrai amour vient
du lait, d’où la notion du sinjiya, présenté comme la fraternité
parfaite. De l’autre côté, nous avons le fadenya(frère et soeur
issu du même père. Ce type de fraternité est le symbole même de la
méfiance, de la jalousie et de la malveillance. Les
sortilèges(nyènyinin) viendront toujours du faden et pour cette
raison, il ne faut jamais lui faire confiance. Le proverbe dit:
“ton faden a beau te sourire, n’oublie pas que ses dents sont
plantées dans le sang.” Un proverbe qui donne froid dans le dos et
suscite la plus grande suspicion en nous. Un des personnages du
Lieutenant de Kouta de Massa Makan Diabaté avait trouvé la
meilleure formule: “la matrice unit, la verge sépare”.
Réfléchissons un peu à ça. Nous retrouvons ce type d’organisation
sociale un peu partout dans notre sous-région. L’Epopée de
Soundiata est le modèle le plus réussi de cette idéologie.
Soundiata le fils de Sogolon Koudouma ne pouvait jamais faire
confiance à Dankaran Toumani le premier-né de Sassouma Bérété. Par
contre, il pouvait toujours compter sur le soutien désintéressé de
Nana Triban et même de Maden Bogory, le petit garçon orphelin de
la défunte troisième épouse de Naré Maghan Konaté.

Est-ce la faute au système patriarcal, où l’héritage passe
toujours par l’homme, par le père? Je ne saurais l’affirmer
catégoriquement. Toutefois, j’incline à penser qu’une société
matrilinéaire(vraie) atténuerait la méfiance car chaque mâle
hériterait de son oncle maternel plutôt que de son père.
D’ailleurs, entre l’oncle maternel et le neveu(le fils de sa
soeur) il y a une relation à plaisanterie(plus détendue) car
l’oncle maternel est celui qui donne de gaieté de coeur à son
neveu. Même dans nos sociétés patrilinéaires, nous voyons encore
des survivances de cet ordre ancien. L’oncle maternel est un allié
et en même temps un père avec qui on plaisante, à la différence du
vrai père, qui représente trop la rigueur de l’autorité. Dans les
temps anciens, on disait que c’est l’oncle du côté maternel qui
trouvait le plus souvent une épouse pour son neveu. Souvent il lui
donnait sa propre fille ou une des filles qu’il aurait élevées.
Etait-ce une façon pour le côté maternel de peser d’un poids plus
lourd dans la vie du garçon et de le tenir sous emprise même
lorsqu’il sera devenu un adulte détenteur de pouvoir politique.
Peut-êre que les gens qui proviennent de sociétés matriarcales
pourront nous éclairer sur la question.
Voilà mon petit grain de sel! Merci,
Chérif KEITA