Les Maliens se font-ils confiance ?

Bonjour Bruce et merci de partager cette lecture.

Je trouve vos questions très intéressantes et surement que leurs réponses ne peuvent faire que l’objet d’un autre livre si on veut apporter des réponses approfondies (j’espère un jour traiter de ce sujet plus largement dans un livre, peut-être!). Ci-dessous ce que je pense du sujet.

“Les Maliens se font-ils confiance ?” Oui, pour certains et non, pour d’autres (ne me demandez des statistiques à ce sujet car je n’en ai pas, mais je peux faire an « educated reasonning based on évidence »!).
Si l’existence d’un manque de confiance au sein de la société malienne se confirme, quelles sont ses origines ? Peut-il être vrai que la première cause de la misère au Mali n’est ni le colonialisme, ni la sécheresse, mais un “modèle social dysfonctionnel” ? Ses origines sont nombreuses et variées n’incluant que marginalement le colonialisme (si ça contribue du tout!), certainement pas le climat (le Congo ou le Nigéria ne sont pas des pays désertiques). Mais suivez « mon educated reasonning »
Si vous avez déjà lu le livre de Daron Acemoglu et James R. Robinson dans « Why nations fail » vous vous souviendrez surement de l’exemple de la ville de Nogales séparée par une barrière entre l’Arizona (USA) et Sonora (Mexique). Et bien cette ville, nous rapportent les auteurs, est peuplée de la même population ayant la même culture et constituée souvent de familles séparées de part et d’autre de la barrière, a le même climat, bref les mêmes caractéristiques humaines et naturelles. Côté américain la population est relativement prospère et on peut y investir et développer ses affaires en toute quiétude contrairement au côté mexicain. On peut étendre notre exemple de façon plus large en prenant le cas des deux Corées, le Nord est sous-développé mais le Sud développé, pourtant c’est les mêmes peuples, la même géographie quasiment et la même culture (avant la séparation tout de même). La question qu’on est en droit de se poser qu’est-ce qu’il y’a de commun entre Nogales, AZ et la Corée du Sud qui justifierait leurs prospérités. Les auteurs nous rapportent toujours que c’est la crédibilité des institutions de l’État. Cette théorie avançant que le développement et la prospérité dans un pays reposent principalement sur la crédibilité des institutions de l’État est aussi soutenue par d’autres auteurs très crédibles comme Francis Fukuyama dans « The Origins of political order » et Robert Calderisi dans « l’Afrique peut-elle s’en sortir? ». Je souscris personnellement à cette théorie. On se rappelle que le président américain Barack Obama aussi disait dans son discours devant le parlement ghanéen que « l’Afrique a besoin d’institutions fortes et non d’hommes forts » pour sortir l’Afrique de la pauvreté. N’iront pas chercher loin, tu n’auras pas la confiance d’investir dans un pays où tu sais que l’État ne peut pas te protéger en cas de besoin. C’est aussi simple que ça.
Ceci dit, en associant « la richesse des pays riches » avec la confiance que les citoyens de ces pays ont à coopérer et faire des affaires entre eux de façon informelle et utiliser le déficit de confiance entre citoyens de « pays pauvres » pour expliquer la pauvreté et la tendance de leurs citoyens à chercher à immigrer afin d’échapper à leurs “modèles sociaux dysfonctionnels”, Paul Collier, me semble-t-il, fait un amalgame majeur. La confiance n’est pas culturelle encore moins naturelle et de ce fait elle ne peut pas être le socle sur lequel repose “le modèle social”. Il serait plus logique d’identifier “le modèle social” au modèle de gouvernance donc aux institutions de l’État à partir desquelles émane la confiance des citoyens. Aux USA ou au Canada (deux pays que je connais mieux parmi les pays développés), la confiance entre les citoyens ne repose pas sur quelque chose d’autre que sur les institutions publiques. Tu sais que si ton voisin, ton collègue ou ton boss veut abuser de toi tu peux faire recours aux institutions de l’État pour faire valoir ton droit ou ta raison car la force est en la loi (dans bien des cas!). De la même manière, celui qui veut abuser de toi en est dissuadé du fait des conséquences juridiques qu’il peut subir et ne manquerai pas d’y réfléchir avant d’agir.
De cette logique, le Mali ne fait pas exception. Un bas niveau de confiance « selon que l’on le mesure » n’est ni culturel, ni émanant de la colonisation ou lié au climat. Les citoyens savent par expérience au fil des années que l’on peut abuser de sa position pour prendre avantage sur l’autre sans conséquence du point de vue du droit ou même social (en tous cas pas immédiatement). Et la propagation du phénomène a du se généraliser et atteindre même l’intérieur des familles parce que l’abus de confiance est devenue comme une norme sociale passivement tolérée voire acceptée ou même renforcée dans plusieurs domaines. Un exemple, lorsqu’il y a recrutement pour un poste public nécessitant un concours ouvert aux citoyens, l’argument qui prévaut pour la plus part du temps est celui de qui l’on connaît et qui a pouvoir à octroyer le poste. On a donc plus confiance à ses relations qu’a ses compétences. De la même manière quand tu confies la construction de ta maison à quelqu’un fut-il un parent, il peut abuser de ta confiance en ne respectant pas les termes de votre entente et si tu le dis que tu l’assignerais en justice la réponse est automatique « si tu es le seul à connaître quelqu’un à la justice vas-y ». J’ai arrêté de compter combien de fois j’ai entendu cette dernière phrase au Mali. C’est donc dire que le déficit de confiance entre citoyens réside dans le manque de confiance dans les institutions publiques elles-mêmes, dans la plus part du temps. Mais il n’y a aucune surprise à ce que les institutions publiques ne soient pas dignes de confiance dans un pays comme le Mali quand les partis politiques qui sont appelés à s’accaparer des institutions publiques ne sont eux-mêmes pas dignes de confiance. Je mets au défi les Malilinkers d’énumérer combien de fois il y’a eu non-respect d’engagement par les hommes politiques qui animent les partis politiques maliens…ils sont innombrables rien que pour les dernières élections présidentielles de 2013! Même dans ce registre le Mali n’est point diffèrent des pays développés que Paul Collier estime avoir un niveau de confiance élevé. Obama et les démocrates n’ont pas fait passer la reforme sur l’immigration alors qu’ils avaient pendant deux ans entre 2008-2010 le contrôle du congrès à la majorité qualifiée pour le faire. Pourtant c’était une promesse phare de la campagne d’Obama et des démocrates en 2008. Rappelez-vous aussi de l’invasion de l’Irak en 2003 menée par la coalition des pays développés « avec un niveau de confiance élevé » sur la foi complètement fausse de « preuve de détention d’armes de destruction massive par le régime irakien ». Depuis, l’Irak est devenu est foyer de violence interminable avec un bilan de désolation humaine. Aussi, suivez-vous les sondages périodiques de la confiance que les américains ont vis-à-vis de leur congres? C’est toujours beaucoup en dessous 50% du taux de confiance…ça s’appelle un faible niveau de confiance. C’est vous dire combien cette notion de niveau de confiance est relative et inadéquate pour traiter du sujet de l’immigration.
Ceci dit, tu peux avoir des gens en qui tu peux faire confiance au Mali comme c’est le cas en UK et n’importe où ailleurs dans le monde. Tu peux aussi faire face à un déficit de confiance au Mali comme tu peux en faire l’expérience aux USA et ailleurs. C’est donc selon le cas.
Cependant, il me semble très important de replacer la problématique de la migration de la population africaine dans un contexte plus historique si on veut y apporter un jugement pertinent. Des études anthropologiques et ethno-génétiques nous rapportent que les premiers 50-100 humains à migrer du continent africain pour peupler le reste du monde l’ont fait il y a environ 100 000 ans…. Cette migration a engendré la diversification de la race humaine par le biais de la différenciation et de la sélection selon les lois de l’évolution au bonheur de l’humanité! (Francis Fukuyama, The origine of political order; Robert Calderisi, L’Afrique peut-elle s’en sortir?). Cette dynamique des migrations humaines n’a jamais cessé depuis cette période. Les migrations ont depuis fait partie de la dynamique de la condition humaine du monde. Les colonisateurs occidentaux et orientaux ont ainsi immigré vers l’Afrique à la recherche de richesse et autre pour y pratiquer ce qui deviendra des plus grands sujets de controverse de l’humanité : colonisation et esclavage. Similairement, les conquistadors espagnols ont effectué une migration économique en Amérique latine à la recherche de l’or et de richesse avec à la clé une destruction et extermination de sociétés organisées et prospères que sont celles des incas et les aztèques. La même chose peut être dite de la colonisation japonaise en Chine et en Corée par exemple. A lire de près l’histoire du monde, les raisons économiques sont et ont toujours été le moteur des migrations humaines et celle des africains à notre époque n’y fait pas exception!
La controverse entourant la composante de l’aide au développement pour endiguer l’immigration est un débat fort intéressant. En vérité le débat de l’utilité ou non de l’aide au développement pour sortir les pays en développement de leur pauvreté ne date pas de maintenant et les pros/cons ont fait l’objet de plusieurs ouvrages déjà et deux fameuses écoles s’affrontent en la matière. D’un cote il y’a Jeffrey Sachs et ses partisans qui défendent le bien-fondé de cette aide (réf. Sachs, The End of Poverty) vs. William R. Esterly et ses partisans qui sont critiques vis-à-vis de l’aide au développement (réf. Easterly, The White Man’s Burden). A la lecture de la conclusion que vous nous apporter j’assume que Paul Collier se situerait dans la mouvance de Easterly, pour faire de la catégorisation comme l’aime à le faire Paul Collier. Personnellement, je pense que ces deux écoles ont chacune des arguments valides eu égard à mon expérience personnelle dans les activités humanitaires et bénévoles que j’ai menées avec mon ami et collègue, le Prof. Dean Drenk, à travers notre ONG Nine Villages (www.ninevillages.org). Il y’a bien des cas où l’aide peut faire une différence significative et d’autres cas où elle tourne au fiasco voire devenir nuisible. Mais ça c’est l’objet d’une autre discussion.
La question, à mon humble avis, qui mérite d’être posée c’est « pourquoi un continent riche de toutes les ressources naturelles requises pour son développement peut-elle être faire l’objet d’une émigration massive un demi-siècle après les indépendances? ». A cela je vous réponds de revisiter l’exemple du cas de Nogales. Lorsque les institutions d’un pays faillissent à favoriser la prospérité ne vous attendez pas à ce que les populations restent, elles iront à la recherche du mieux-être ailleurs…juste comme ce fut le cas lorsque de nombreux scientifiques comme Einstein et travailleurs ordinaire ont fui l’Europe des Nazis pour se réfugier en Amérique du Nord pour une vie secoure et meilleure! Et je pense que Paul Collier doit intégrer cela dans son analyse s’il ne l’a pas fait.

Cordialement,
Sidy Ba