Les Maliens se font-ils confiance ?

Bonjour Bruce,

C’est très intéressant ! Plusieurs facteurs échappent à
Collier en fait, et c’est normal, c’est toujours ainsi quand
on tente de rationaliser l’humain. Il parle d’immigration mais
l’immigration c’est très complexe. Pour parler de ce que je
connais, c’est-à-dire mon expérience personnelle, j’ai immigré
au Mali sans y avoir jamais mis les pieds, c’est à Montréal en
plein hiver que j’ai mangé du fakoye pour la première fois de
ma vie !! Juste pour dire que les choses sont toujours plus
complexes que nous les analysons.Les villes occidentales sont certes organisées et ordonnées,
mais l’isolement est très facile ici. On se souvient de cette
jeune femme qui est décédée pendant des années dans un
appartement à Londres sans que personne ne soit au courant. Il
y a ici, je trouve, une certaine violence psychologique qui
vient de la nature même de ce qui nous lient les uns aux
autres: à savoir ces institutions qui fonctionnent de façon
très mécanique. Je ne dis pas qu’on peut faire mieux autrement
– c’est surement possible mais je ne sais encore comment. Pour
le moment c’est ce système qu’on a ici. Et il faut que ces
institutions marchent et que malgré la crise, que le système
financier tienne le coup car s’il s’écrase, ces pays
industrialisés seront invivables.

La dernière fois qu’on a vécu une grande dépression en
Occident, cela s’est résolu par une grande guerre. Mais au
Mali, pays déjà pauvre à la base, l’état s’effondre et il n’y
a pas de massacres de masse. Comment Collier explique cela ?
AgMaï dit qu’on le tient à la discrétion, voire au secret,
“ne dis pas à la famille que c’est mon chantier”. À mon avis
c’est parce que la famille africaine est organisée socialement
avec la même complexité qu’une mégapole comme New York, son
maire, sa police, ses juges, etc. ! Dans les grandes villes
occidentales aussi quand une personne nous offre un service,
elle doit garder les informations liées au service pour
elle-même.
Je reste méfiante je crois simplement car la ville me fait
peur. En tout cas plus que le Dakar de mon enfance où il
m’arrivait de marcher dans la rue et de faire demander par un
inconnu “Tu ne serais pas la fille de…” (On revient à la
famille…). Je pense que les Québécois au fond sont méfiants
également car malgré tout ce qu’on peut dire de négatif sur la
police tout le monde est content qu’elle soit là car personne
n’ose imaginer nos villes actuelles, où les voisins ne se
parlent pas, et donc ne savent pas ce qui les lient les uns
aux autres, avec une police absente.
Il faut coacher ici des jeunes dans un sport d’équipe. Les
parents assistent aux entrainements et à tous les matchs. Et
c’est chacun son rejeton ! Est-ce qu’il fera une carrière dans
tel sport ou pas, pour devenir la vedette qu’on a pas été. On
a oublié qu’on était là pour l’équipe et, au-delà, pour ces
jeunes qui sont tous nos enfants, l’avenir de notre pays. On a
oublié que le sport était là pour créer des liens entre des
êtres qui n’en auraient peut-être pas eu autrement. Pour
rendre chaque enfant ouvert à l’Autre.Donc quand Collier parle d’immigration dans cette optique là,
comme vous je ne pourrai le suivre.

Les institutions ici reposent en grande partie sur le
système financier qui lui repose sur… on ne sait pas ! L’OCDE
a tiré la sonnette d’alarme concernant les plans d’austérité.
Quand je lis dans le médias occidentaux, “la confiance des
marchés faiblit”, les “marchés” c’est qui ? Cela a l’air
abstrait mais c’est très concret. La base des marchés
financiers ce sont les épargnants, dont le voisin retraité
d’en face avec qui on ne parle pas !
J’aime bien l’approche d’Acemoglu sur “Why Nations Fail”
(je n’ai pas encore lu le livre mais je connais ses papiers
scientifiques d’où le livre est tiré), mais je pense qu’il
s’agit là d’une oeuvre incomplète car présentant une seule
face d’une médaille, il manque l’autre face.
Merci pour le texte sur l’aïkido !!! La beauté de l’art et
du sport. Je ne vous ai pas encore vu, mais voici quelque
chose d’autre qui nous lie en plus de Malilink: la confiance
augmente 🙂
Cordialement,
Ndack