Lettre du Mali n°5 (part. 3/3)

Lettre du Mali n°5 (part. 3/3)
30 juillet 2001

Par Mohomodou Houssouba

b.La Queue du Dragon

Mais j’évoque ce développement pour ressaisir la queue du diable, ou du
dragon, pour être fidèle à la légende. Après les fêtes, notre bûcheron
s’est retrouvé au milieu des siens comme une ombre sinistre qui plane
sur la quiétude collective. En fait, il a été mort à sa communauté et
même à ses proches. La grande cérémonie est son oraison funèbre, après
laquelle, il n’est plus qu’un fantôme parmi eux. Il finit par se tuer
une bonne fois. Il y a quand même une métaphore qui compte dans tout ce
récit. L’homme s’est accroché à la queue du diable pour se tirer du
trou, même après la découverte de la manne. Il n’a pas besoin d’aimer
cette créature pour utiliser ses ” services “. Le bûcheron est devenu
un réaliste, pas jusqu’au bout, mais qu’importe. Il a ouvert les yeux
au monde austère qui risque de l’emprisonner, de le consumer. S’il se
tue de son choix plus tard, tant mieux. Il a osé….

Pour moi, la queue du diable représente notre position dans le monde et
la nécessité d’une philosophie instrumentalisme. Comment transformer en
instruments de survie et potentiellement de prospérité les aléas
naturels ? Il faut d’abord commencer par rectifier le regard sur notre
environnement. Celui-ci a ses côtés austères, mais les zones les plus
sèches abondent en soleil, c’est à dire, en potentiel énergétique. Si
le prix de l’énergie est citée comme le facteur principal dans notre
perte de croissance ces dernières années et notre faible compétitivité
au niveau sous-régional, nous devons nous mettre au devant de la
recherche et de la production de l’énergie solaire. Sinon, bien que la
Suède surgelée ait de gros moyens, c’est bizarre qu’elle produise le
plus d’énergie solaire, devant les régions plus ensoleillées du monde.
Il y a toute la production de fruits du sud malien qui devient du
composte alors que nous importons des ” confitures ” de fraises ou
framboises : de la gélatine sucrée avec un contenu de fruits de 5-10%
parfois. Des peaux de bœufs aux poissons d’eau douce fumés, notre
production agro-pastorale est bazardée à l’état brut, sans subir aucune
transformation industrielle, sans apporter la moindre valeur ajoutée.

L’après-midi du mardi 17 juillet 2001, j’ai visité mon village natal
Bagoundié avec un groupe d’étudiants américains. Bagoundié est le site
principal pour l’excellent film d’Abdoulaye Ascofaré, ” Faraw : Une
Mère des Sables “. Bagoundié et son écosystème singulier called ”
barbando ” sont également devenus des personnages dans mes essais sur
les aventures de développement. C’était là que les géomètres étaient
descendus avec leurs instruments durant 1979 et un an plus tard les
bulldozers prirent la relève, rasant champs et jardins pour élever une
digue et creuser un canal. Deux ans et des milliards plus tard, l’armée
du développement se retira avec son arsenal jaune (toute la gamme
chenillée de Caterpillar), laissant derrière eux un paysage
méconnaissable—scarifié et stérilisé. Le délicat écosystème du ”
barbando “, asphyxié depuis la grande sécheresse de 1972-73, puis privé
des quatre courants d’inondation naturelle avec la nouvelle digue,
allait s’effondre complètement. Le canal artificiel, un trou creusé
dans la boue, sans aucun renforcement, s’effacerait immédiatement. Il
est difficile de voir quelques millions de réalisation sur place ; mais
des milliards avaient été investis dans cette aventure. Ainsi, le ”
barbando ” personnifie le supplice d’une région. Le son des jetons est
entendu, le bruit de milliards qui disparaissent dans le sable, laissant
à peine des traces. Ce qui reste, un paysage balafré, des digues en
argile rongées et des canaux remblayés—des monuments à la futilité de
l’entreprise.

Il fallait aussi voir l’abattoir moderne construit sous le premier
régime (1960-68) comme l’un des premiers complexes industriels du pays.
J’ai vu l’abattoir la première fois en 1973, quand il a été
réquisitionné comme dépôt de vivres durant la grande sécheresse. En ce
temps-là, on entendait souvent la rumeur que l’abattoir était construit
pour égorger, surtout les vieilles personnes qui étaient considérées une
couche gênante par le socialisme. Je n’y croyais pas même à cet âge,
mais qu’importe–la fable avait tellement circulé que même maintenant
les gens en parlent couramment. Le complexe serait rénové dans les
années 80 par les libyens mais encore jamais exploitée. Aujourd’hui, il
a été vidé de sa machinerie et tout l’équipement d’opération de marque
yougoslave. Ainsi, éviscéré, le carrelage en partie arraché, le
bâtiment central est une caverne ténébreuse à l’intérieur. C’est un
trou, un antre de fantômes, qui émousse les sens. On y perd ses repères
; à partir de cette profondeur flottante, on voyage rapidement dans le
temps. La grammaire des motifs dans cette affaire ? Ceux qui ont
construit cette usine savaient que, face au surpâturage chronique,
l’écosystème du nord malien vivait les prolongations. Il fallait créer
une industrie pour contrôler l’élevage extensif et transformer un
élément destructif en moteur de développement. Et après, pourquoi pas
la création d’une usine de transformation moderne du poisson dans la
zone d’Ansongo, du suc de bourgou en boisson (mansi) et confiture
(katu). Il existait une base pour la création d’un réseau d’industries
légères pour porter le Mali au niveau de revenu moyen, comme au Maroc,
Botswana et l’Île Maurice, par exemple. Leur productivité aurait forcé
la construction d’un pont pour relier effectivement Bamako à Gao.
Toutes ces possibilités, réelles ou douteuses, n’ont pu voir le jour. A
ce jour encore, le voyageur qui arrive de Sevaré au bord du Niger à 18 h
passera la nuit au bord du fleuve, jusqu’à 6 h le lendemain. Au bout de
la digue élevée au bord du fleuve depuis le débarcadère artisanal du
bac, il dépassera quelques maisons seulement avant d’apercevoir à gauche
les bâtisses jaunies et délabrées, sans mesurer l’étendue de l’abîme
psychologique que les intérieurs projettent. Très peu de visiteurs
reconnaissent le nouvel abattoir qui n’a jamais été mis en service ; les
officiels en gardent une ignorance militante.

Le dimanche 15 juillet, les étudiants américains sont arrivés à Gao
juste après le cortège du premier ministre malien, Mandé Sidibé, qui
était en ville pour asseoir officiellement la nouvelle Autorité pour le
développement intégré du nord (ADIN) créée pour relancer la production
économique et culturelle dans les trois régions du nord : Tombouctou,
Gao, et Kidal. J’avais observé la foule qui s’était rassemblée sur la
Place de l’Indépendance de Gao à partir de 6 h du matin et avait chanté
et dansé jusqu’à son arrivée à 11:20. Puis, juste après les
présentations préliminaires, la foule s’était totalement dispersée à
11:30. Qu’est-ce qui se passait donc ? Je peux noter la chaleur
torride mais peut être d’autres facteurs avaient pesé davantage.
Jusqu’à son arrivée, la communication au public se faisait en langues
nationales songhoy et tamasheq. Puis, à 11:20, les choses ” sérieuses ”
commencèrent ; c’est à dire, il était temps de haranguer la foule
exclusivement en français. Bon, il s’agit d’une simple observation et
au plus d’une conjecture. Mais la communication, à laquelle (selon un
informant) l’ADIN prévoit un département, est naturellement impliquée
dans la problématique du développement. Oui, un leader doit avoir une
vision ; mais mieux, il devra façonner le meilleur langage pour la
communiquer aux communautés concernées. Sinon, il perdrait sa foule et
ferait un discours devant les troupes, la délégation officielle et la
compagnie de l’ambassadeur français. En fait, il en était ainsi ce
jour-là. Les cérémonies avaient continué sans la foule ; ce qui mit en
relief l’indifférence obstinée du monde officiel à l’opinion publique
chez nous. Les discours interchangeables sont lus sur des places vides,
la caméra les enregistre de la façon dont elle présente parfois un match
de football comme un spectacle grandiose alors que les gradins sont
vides. Pour mettre à jour un proverbe sahélien, ” Quand la caméra va
chercher du bois, elle apporte le fagot qui lui plaît “.

Le surlendemain, quand nous étions au milieu de l’abattoir à l’entrée de
Gao, une étudiante américaine me demanda si un premier ministre avait
jamais visité les lieux. Je n’en sais rien. Remarquez quand même: un
premier ministre, pas nécessairement Mandé Sidibé. Il s’agissait de
savoir si les dirigeants maliens au plus haut niveau avaient jamais eu
la curiosité de passer par là, de jeter un coup d’úil sur les anciennes
mésaventures du développement avant de lancer un nouveau gros
plan—l’ADIN en instance d’inauguration ou autre chose. Il s’agissait de
savoir si l’échec ou le sabotage du plus imposant complexe industriel
tenté dans l’ancienne région de Gao (maintenant Tombouctou, Gao, et
Kidal), qui jusqu’en 1978, comptait près de la moitié des 2,4 millions
de kilomètres carrés du territoire malien, servirait de leçon. Cette
jeune universitaire étrangère, arrivée à Gao quelques heures après le
premier ministre, avait vu quelque chose de bouleversant, un témoignage
muet qui inspira une question si simple mais si fondamentale de la façon
la plus spontanée et indépendante. Je n’avais pas donné une conférence
ou lu un discours, mais cette vingtaine d’étudiants avaient détecté un
clivage, un point de rupture aussi présent que le fleuve entre le gourma
et le haoussa, entre Bamako et Gao.

Mais j’ai noté la légende du bûcheron pour une autre raison. Depuis
plusieurs années, l’école de Hergiswil a engagé des artistes pour
recueillir et reproduire les récits de la Suisse centrale sur des
plaques murales. Les jeunes élèves viennent regarder les artistes qui
travaillent sur place. Ils lisent les textes en formation sur les
plaquettes et posent des questions. Les instituteurs et institutrices,
le gardien, les passants. Le travail attire tout le monde mais à
distance, toujours dans la timidité habituelle des gens de la contrée.
Ainsi, la Suisse sur-développée et embellie se met à récupérer ses
légendes dans des écoles chaque élève s’assoit devant un ordinateur, et
souvent la journée commence avec un courrier électronique à un
correspondant distant. Mais l’élève qui visite le Musée des Arts de
Lucerne à côté y fait l’expérience de la continuité dans les tableaux de
paysagistes comme Johann Baptist Marzohl (1792-1863) et Robert Zünd
(1827-1909). Cette vaste interconnexion des cadres de référence
(folklore, création artistique, philosophie de la vie) m’impressionne
plus que les salles informatiques et les bibliothèques fournies ; c’est
à dire, le passage de la parole des ancêtres aux plus jeunes, de façon à
stimuler et enrichir la pensée avec des paraboles au lieu de bétonner
leurs attitudes avec des citations classiques, de leçons de morale ou
des mythes particularistes. Toutes ces pièces inscrites appellent à la
réflexion individuelle d’abord, et un échange collectif par extension ;
non pas à la conviction instantanée.

Quand nous visitions l’école du village de Bagoundié, un étudiant me dit
que les écoles maliennes se ressemblent en général. Les classes aux
murs nus, les tables-bancs, le puits, la cour, la cloche. Les élèves
lisent les mêmes livres écrits en français. Ainsi commence la rupture
avec leur environnement qui continue jusqu’au discours du chef de
gouvernement en français, sans traduction, devant des paysans, bergers,
et forgerons qui écoutent leurs trois radios locales en tamasheq et
songhoy. Reste encore inexploitée la grande possibilité de donner une
identité à chaque école malienne en la faisant dépositaire des
connaissances locales dans des langues comme le khassonke, le minianka,
le bozo, le malinke, le maure, etc. Oui, il faut que l’école soit liée
à la vie dans la réalité. On en parle depuis la réforme scolaire de
1962, mais le plan reste chimérique. On peut commencer avec de mesures
urgentes comme la traduction du mode d’emploi des médicaments dans les
langues locales. Ou des manuels de machines couramment utilisées en
campagne comme les motopompes et décortiqueuses. Ou les schémas
d’unités industrielles que nos CFP (centre de formation professionnelle)
peuvent enseigner aux jeunes l’art de transformer et commercialiser les
produits de leurs localités.

Je dois dire que notre étudiant n’a pas entièrement raison. Les écoles
maliennes ne sont pas les mêmes partout. Chacune a son histoire,
surtout dans ses rapports avec sa communauté. Parfois une école sert de
trait d’union entre deux ou plusieurs villages et sa seule présence
façonne les rapports entre les communautés voisines. Mais, il a raison
par ailleurs sur la culture mimétique de l’école malienne. C’est très
rare que l’institution entreprend l’effort de communiquer sa tâche aux
gens qu’elle est censée servir. Les produits de l’école, les
intellectuels et leaders, perpétuent ce déphasage dans leur
comportements, sinon leurs réflexes. Ils semblent parler pour se faire
entendre, non pas pour signifier leur intention. Ces réflexes se
manifestent particulièrement dans le vide qui prévaut dans l’espace
politique malgré tout le bruit provenant des directions de partis. Le
chemin reste très long, le bout encore incertain. J’essaie de
reconnaître la complexité du défi sans pessimisme excessif. Néanmoins,
certains réflexes du temps colonial restent si retranchés qu’ils
surchargent l’esprit de toute personne encline à imaginer les voies de
sortie pour nos sociétés. Quand je pèse les progrès réels enregistrés
cette dernière décennie contre les ” bêtises ” qui perdurent, en fin de
journée, je ne peux m’empêcher de désespérer profondément de notre
cheminement. Et pourtant, je reconnais volontiers que, dans
l’ensemble, ça va mieux pour les gens que je connais. L’espoir persiste
malgré les précarités de la situation générale. Mais je vois aussi un
pays plus dépendant que jamais. La réponse que la poste donne au manque
de choix de ses timbres aujourd’hui (Pape Jean Paul II et la Mère
Thérèse ou rien—je n’ai rien contre ces figures religieuses), c’est ceux
qu’on nous a envoyés de la France cette fois-ci. Quand je découvre en
Bretagne que les plaques avec les noms de nos villes et villages sont
importées de la France, copies conformes, je suis effaré. Quand une
société s’applique si consciencieusement (ou son leadership,
inconsciemment) au mimétisme, quel espace restera-t-il pour créer un
cure-dent au Mali. Pour votre complète information, on importe des
cure-dents, brins à coton (” swabs “), des timbres, des confitures.
Oui, importer des timbres mais faut-il aussi importer les images, les
thèmes ; c’est à dire, les laisser à la guise d’une imprimerie en France
ou en Suisse. N’avons-nous aucun intérêt à arrêter les images sordides,
offensives, voire obscènes, que la plupart—j’insiste la plupart—des
timbres maliens véhiculent. Je dirai qu’il reste encore difficile de
justifier l’existence d’un ministère de la culture ou de la
communication pour cette simple raison. Quelle culture, quelle
communication….

En arrivant à la Place de l’Indépendance, le cortège du premier ministre
avait suivi la route de l’aéroport qui, autant que je me rappelle, est
le ” goudron ” à Gao. Elle avait longtemps cessé d’avoir du goudron
dessus et, dans sa récente métamorphose, elle offre un spectacle
émerveillant. Les chèvres dorment au bon milieu du goudron alors que
les voitures passent des deux côtés. Si les chèvres ont appris quelque
chose, c’est d’être en sécurité sur le goudron. Les voitures ne
l’empruntent plus. Donc, les véhicules tous terrains du cortège avaient
suivi cette route, jusqu’au rond point de la Place d’où ils doivent
tourner sur le nouveau goudron. J’avais demandé à une étrangère de
deviner l’âge des ” Colas “, un nombre de voies goudronnées que
l’entreprise de travaux publics Colas finissait en mai 2001, lors de mon
dernier passage à Gao. Quelques années, elle répondit. Une dizaine
d’années peut être. C’est pour cela que je me demande si, par
curiosité, le premier ministre ou un ministre ou un ambassadeur avait
posé une telle question et je m’imagine la réponse qui lui aurait été
donnée.