Rejet d’un rapport sur l’égalité hommes-femmes

Sur le gros plan, l’article illustre le fait qu’on ne peut pas parler de
l’Occident comme un monolithe. (Ce qui est également vrai de l’Afrique.)
Même l’Union européenne rassemble de sociétés et cultures diverses, et
au sein de chaque société les forces conservatrices et libérales
s’affrontent continuellement. L’indignation de l’avocate des droits des
femmes est compréhensible, mais la remarque de la députée
luxembourgeoise de droite l’est tout aussi. Une doyenne des batailles
idéologiques au Parlement européen.
Quant au médium, pour ceux qui connaissent “20 minutes”, ce n’est pas le
genre de publication à s’enliser dans les nuances. Il s’agit d’un
journal gratuit fixé sur la une du jour qu’il faut résumer le mieux pour
les lecteurs qui prennent le papier à la sauvette, à la gare ou aux
arrêts de bus.

Donc, s’il s’agit de l’égalité homme-femme, l’article ne dit surtout pas
que le principe est remis en cause dans la législation communautaire
(UE). C’est la méthode qui est décriée. Un rapport n’est pas une loi et
je ne sais même pas si le vocable “rétorqué” est vraiment approprié ici.
Le rapport va être relu, adopté ou pas, mais ce n’est pas une loi –
plutôt un chapelet de propositions, le genre que les gouvernements
nationaux et les instances internationales produisent à longueur de
journée, et pourquoi pas à l’occasion du 8 mars. Dans ce cas, un rapport
de plus, dont le fonctionnement individuel du Danemark ou du Portugal ne
dépend pas strictement. La réalité du terrain commande dans le domaine
de l’égalité homme-femme. Là, si on prend des éléments spécifiques, les
disparités en salaire et pension restent énormes et variables selon les
pays de l’EU (Bruxelles). On ne parle même pas du Conseil européen – du
Portugal à la Russie – (Strasbourg). La réduction de ces écarts a une
dimension idéologique, mais pas seulement. Il y a aussi le coût
financier de réformes éventuelles que les partis de droite opposent
parce qu’ils redoutent les implications en termes de dépenses publiques,
c’est-à-dire la crainte de nouvelles hausses d’impôts pour payer des
congés maternité et racheter des trous de carrière dus à la grossesse et
aux charges familiales après accouchement.

En fin de compte, les lois ne règlent jamais tous les problèmes. Au
mieux elles montrent un horizon idéal vers lequel les efforts des uns et
des autres, d’une génération à l’autre, pourront les porter. Ce qui ne
légitime pas un autre sophisme: les lois ne servent à rien. Si c’était
le cas, il n’y aurait pas de batailles si acharnées autour de
propositions de lois. Ou même de lois en voie d’être promulguées comme
le Code malien en août 2009.

En quoi donc nous importe cet épisode européen? Est-il comparable à
l’expérience du débat sur le Code de la personne et de famille en 2009?
Porte-t-il les mêmes enjeux et implications?

Ce sont là pour moi les questions fondamentales dans une telle
discussion. Beaucoup plus que le côté évènementiel du report du rapport
en question. Dans le cas malien, il s’agit de la remise en cause du
principe même de certains droits élémentaires des femmes et des enfants
et plus, par rapport au mariage et l’héritage. Donc, des droits
fondamentaux qui déterminent l’accès aux ressources, aux opportunités
pour accéder à une vie autonome. Je comprends si quelqu’un est convaincu
que les femmes n’ont aucun business à être majeures, professionnellement
accomplies et financièrement autonomes. Mais, je crois que c’est
exactement ce que les femmes – surtout les femmes maliennes et
africaines – doivent être et que c’est plus que mon business que me
battre pour cela et de supporter ceux ou celles qui se battent pour le
même idéal. Et de combattre et battre en brèche les arguments et
opinions qui veulent faire prévaloir le contraire ou même la négation
pure et simple de ces droits pour une catégorie de citoyens.

La différence est aussi qu’en Europe on accepte qu’il existe des valeurs
de gauche et des valeurs de droite qui s’affrontent depuis des siècles,
se défont à tour de rôle et maintiennent ainsi, tant bien que mal, un
certain équilibre social et une sécurité juridique pour les membres de
différentes catégories. Au Mali, on veut coûte que coûte faire de
valeurs ultra-conservatrices, souvent importées de pays d’adoption
intellectuelle et idéologique comme la société wahhabite d’Arabie
Saoudite, des valeurs autochtones et exclusives des Maliens. D’où toutes
les injures auxquelles on se soumet en critiquant l’imposition d’un
système de valeurs qui n’a pas grand chose à avoir avec nos sociétés
maliennes dans leur profondeur historique et culturelle. Et là je dirai
qu’il est plus aisé pour le Malien occidentalisé de tenir un discours
critique envers le soit-disant “Occident” que pour le Malien
orientaliste d’observer la moindre distance critique vis-à-vis de son
idéal oriental/arabo-musulam. C’est ce que je trouve déplorable et
insupportable pour une classe intellectuelle. Le Malien et l’Africain
doivent se surmener pour mettre en question tous les substrats culturels
et idéologiques qui risquent de les assujettir ou de minorer ou réduire
une partie de la société à l’inégalité et la servitude. Ils en ont subi
les plus graves affres au fil de l’histoire. Et rien ne justifie au 21è
cet immense appétit pour toutes formes de servitudes volontaires.

Ce que je trouve déprimant par déduction, c’est qu’on nous donne à
célébrer la défaite (même imaginaire) du principe de l’égalité entre les
composantes d’une société. Les théories racistes du 18-19è siècles,
fascistes et autrement totalitaires du 20è siècle ont ce socle commun.
Dès qu’on arrive à justifier l’inégalité intrinsèque entre des
catégories sociales (ethnies / castes, sexes), on libère le champ pour
toutes sortes de desseins macabres. Les sociétés qui, par truchement ou
complaisance, sont amenées à accepter de telles théories, ont fini par
s’auto-détruire, ou du moins s’infliger de blessures profondes, aux
conséquences pratiquement irréparables.
Pour répondre partiellement à ma question, l’enjeu de ce rapport
européen n’est pas le principe de l’égalité (même si celui-ci reste
partout un idéal à atteindre) mais l’approche et la méthode des auteurs
du texte.

Mohomodou Houssouba