Bulletin IV : Évolution du budget dans le temps – 2004 à 2014

Je viens d’envoyer un email sur d’une proposition du ministre de
l’industrie du Mali. Je faisais à peu près la même suggestion que toi à
l’endroit d’Ibrim. Il faut qu’il se ressaisisse vite.
Je crois que le pouvoir en place à été sérieusement ébranlé par les
“Gates” depuis un an. La meilleure façon pour lui de redonner espoir aux
maliens c’est de s’attaquer véritablement aux problèmes que nous venons
d’évoquer. Je garde espoir.

Je suis aussi d’accord avec toi que la société civile malienne doit elle
aussi changer vers l’éducation et l’information utiles des maliens et
leur rôle de veille (les partis politiques à part le PARENA ne le font pas).

Cordialement
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Chouaibou


Le 17 août 2014 à 15:11, “‘A. Karim Sylla’ via malilink”
<malilink@malilink.net a écrit :

En fait je ne suis pas fondamentalement opposé à ce que dit Stéphane.
Molobbo avait suggéré aussi qu’il fallait inscrire dans la loi un
minimum d’investissements par l’état. Je ne suis pas opposé à cela non
plus. Mon problème est que tout cela revient à une profession de foi:
croire que les prédateurs vont devenir moins prédateurs; qu’ils vont se
lever un jour et devenir biens.

Une réforme aujourd’hui par un officiel bienveillant sera immédiatement
mis à la poubelle demain par le prochain. Si réforme il y a, il faut que
le pays se prémunisse contre le prochain IBK ou le prochain CMD. Et pour
y parvenir effectivement, il faut que les prochains IBK et CMD ne
trouvent pas un rond qu’ils puissent dépenser à leur guise.

Je serai le premier à applaudir si on retourne même en un semblant de
normalité. Mais quand les dirigeants cautionnent entre eux des caisses
noires, des dépenses inutiles, des réfections de domicile, casser et
reconstruire des bureaux pour les adapter au goûts du chef, etc., il est
difficile de ne pas être pessimiste.

Tu as donné l’exemple des tracteurs d’ATT; l’idée était louable, mais
très mal pensée. On en a discuté sur MaliLink à l’époque. Le paysan
malien cultive à peine un hectare; avant de penser qu’il pourra passer à
50 ha il fallait d’abord lui donner les moyens de passer à 2ha, puis 5
ha; au lieu de tracteurs, il fallait penser à acquérir des charrues
mécanisées — passer de la daba ou de la traction animale à celle
motorisée; si mes souvenirs sont bons, une des idées proposées était de
faire une usine d’assemblage de charrues avec des moteurs de Jakarta.
Quelque chose qu’on peut faire à grande échelle, créer des emplois
secondaires, et vulgariser dans tout le pays. Au lieu d’importer ces
tracteurs, il fallait créer des incitations à des entrepreneurs et les
accompagner pour créer cette industrie de charrues motorisées au Mali.

Les tracteurs sont venus; mais très clairement ce n’est pas le paysan
lambda qui les a eu; il fallait connaître les gens bien placés. Et puis
qu’en aurait il fait?

Un officiel m’a expliqué une fois que les décisions qui paraissent être
mal élaborées le sont très souvent non pas par incompétence mais de
façon délibérée pour faciliter les actions d’arbitrage; c’est à dire
pouvoir tripatouiller sur le dysfonctionnement.

Stéphane parle d’un état normal; si le Mali peut être “normalisé” je
serai entièrement d’accord avec lui. Cela dit, on ne doit pas rester les
bras croisés — sans l’implication des citoyens rien ne se fera. Il faut
expliquer aux Maliens ce qui se passe; tout le monde doit avoir
l’information, de Labzenga à Kourémalé, de Tinzawatene à Zégoua.

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A. Karim Sylla


On Aug 17, 2014, at 9:59 AM, “‘Chouaibou MAIGA’ via malilink”
<malilink@malilink.net wrote:

Je suis partagé entre Stéphane et toi (merci de m’avoir autorisé cette
familiarité) : j’ai espoir que le pays va changer; mais pas avec la
génération de prédateurs qui s’est installée depuis 1968.

Il est évident qu’un détournement de 7/9 plombe toute initiative. Il est
évident que lorsque le chef de famille à déjà des difficultés pour
prêcher la bonne morale au sein de la famille, le reste des membres ne
peut être reproché que du bout des lèvres. Cette situation n’est pas
propre au régime Ibrim seul, elle a existé depuis longtemps (1968 pour moi).
Ceci a pu créer une sorte de comportement “culturel” des maliens vis à
vis du bien public.
Dans la mémoire collective malienne “foroba = bien public” ce n’est pas
ce qui “appartient à tout le monde”, mais plutôt ce qui “n’appartient à
personne”. La nuance est capitale à mon avis.

Pour parvenir à un taux de croissance à 2 chiffres que tu suggère, je
crois que la proposition de Stéphane est celle que nous avons sous la
main présentement, celle que nous maîtrisons mieux. Le problème (que
Stéphane indique bien) et qui me préoccupe c’est que cette
agriculture/élevage ne croit pas suffisamment. Elle ne suffit même pas
pour assurer nos besoins de nourritures; nous importons encore du riz.
Le produit de notre coton en compétition sur le marché mondial n’est pas
suffisant pour permettre de tirer le reste du secteur agricole vers le haut.
La variabilité climatique de notre région et le changement climatique,
la rareté des pluies dans la partie nord (au dessus du parallèle de
Kayes) font que les rendements sont faibles lorsque les paysans arrivent
à récolter parce que certaines années c’est nul.
ATT a tenté de mécaniser cette agriculture avec son opération tracteurs
indiens. L’initiative s’est évanouie je ne sais pourquoi. En toute son
effet ne se fait pas voir en terme d’augmentation massive de la
production qu’on devrait attendre d’une telle initiative si elle est
soutenue et bien encadrée.

Achetons des tracteurs moins chers là où c’est possible ou trouvons les
moyens et les accords pour en construire ici chez nous. Parce que c’est
par le coût élevé de l’investissement que nous tiennent les autres.

C’est la même chose pour les intrants.

Il faut avoir de l’imagination. Et je crois que les maliens (pas les
prédateurs) en sont capables. C’est là la raison de mon espoir.

Au plus fort de la crise institutionnelle à Bamako, j’ai eu des échanges
avec des compatriotes lettrés, fonctionnaires et non fonctionnaires. Ma
préoccupation était la suivante : il fait s’attaquer à juger les
personnes qui ont détourné les biens de l’état. À deux reprises au moins
je me suis fait stopper net : “non an ga ni to yé. Sinon on va juger un
nombre considérable de maliens”.

C’est là où je m’adresse à Stéphane, je me dit qu’il y a comme une lueur
de “culturel” dans cette fatalité. Le système de corruption au Mali a
gangrené toute la société. Tellement que je crois que Abdoul Karim à
raison d’être pessimiste que la capacité des prédateurs de changer par
eux même le système. Ils sont devenus comme les pays occidentaux qui ne
veulent en aucune manière diminuer un peu leur niveau de vie pour que
les autres puissent eux aussi vivre décemment. Même un peu par solidarité.

C’est pourquoi et pour d’autres raison je milite en faveur du forum
national pour définir des nouvelles bases pour le Mali. À vouloir
réviser (seulement) la constitution nous ne ferons que des
tripatouillages qui seront fait, d’une manière ou d’une autre, pour
arranger des positions d’un groupe de prédateurs par rapport à un autre.

J’ai perdu moi aussi (comme Issa N’Diaye et comme Abdoul Karim)
confiance à nos élites actuels et en leur capacité et volonté de
promouvoir une vraie politique de mieux être pour les maliens.

Cordialement
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Chouaibou


Le 17 août 2014 à 12:40, “‘A. Karim Sylla’ via malilink”
<malilink@malilink.net a écrit :

Bonjour Stéphane,
Dans le bulletin, je préconise en fait l’utilisation judicieuse des
ressources pour permettre ce décollage tant attendu. Je n’épouse pas
l’idée du “trickle down” mais c’est un constat amer que je fais. Je suis
extrêmement pessimiste quand il s’agit de réformer l’administration pour
qu’elle se consacre au bien-être du citoyen Malien.

Et je suis contre l’idée qu’il faut enrichir l’état (en augmentant
l’impôt) parce que l’évidence nous montre que cet argent sera mal
utilisé et met l’entrepreneur Malien dans de plus grandes difficultés.

Comme l’état se montre incapable, alors l’alternative viable (à mes
yeux) serait de réduire au maximum son impact négatif. Combien de
grandes centrales énergétiques ont été construits au Mali depuis 2004? 1
seul si je ne me trompe pas. Entretemps la population a augmenté d’1/3
et ses besoins en énergie ne sont pas en baisse.

Mon optimisme est parti il y a très longtemps; il faut que le Malien se
rende compte de 2 choses: (1) l’administration malienne est devenu
prédatrice et se fiche pas mal du bien être général et (2) elle ne
pourra pas se réformer.

Il y’a un proverbe en bambara qui dit que “hakili té a yèrè soso” (
l’auto-critique est impossible). Nous en sommes là; nous espérons qu’un
bon jour ces bons messieurs et dames se réveillerons et se déciderons à
faire mieux.

Prends simplement l’exemple de l’administration IBK — voici quelqu’un
avec tous ses conseillers (très intelligent avec de gros diplômes) qui
arrivent à se convaincre que son Boeing elle la chose la plus importante
qu’il pouvait faire pour le Mali. Et tu continue à espérer?

Même quand il faut équiper l’armée du pays pour éviter l’anéantissement
du pays cette administration trouve un moyen de se faire plein les
poches. Dans le temps c’était “l’état dépense 10F, je prend 1F” — pour
le dernier scandale au MinDef l’état a dépensé 9 milliard et n’a reçu
que 2 milliard d’équipements.

Et il n’y a pas que lui — CMD, on apprend, a même pensé que 800 000 F
des caisses de l’état était mieux dépensés en achetant des montures de
lunettes pour sa femme. C’est l’équivalent du revenu moyen du Malien en
1 an. Pourquoi CMD n’a pas payé de sa propre poche?. Au total sa razzia
en 9 mois est estimée à 3 milliards. Combien de maliens aurait pu avoir
accès à l’énergie solaire avec ça? Combien d’écoles? Etc.

La différence entre toi et moi, c’est que tu as encore la foi.

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A. Karim Sylla


On Aug 17, 2014, at 3:33 AM, Stephane Kader Bombote wrote:

Clin d’œil reçu, Karim. Merci pour ces chiffres et cette perspective.

Je crois que nous sommes d’accord sur le constat, à savoir que cette
malheureuse croissance de 4% à 6 % ne permettra pas de sortir le pays de
la pauvreté. Si nous restons dans les paradigmes de l’avantage
comparatif nous limitant au coton et de l’ajustement structurel comme
ligne de conduite économique, le Mali ne pourra pas générer suffisamment
de richesses pour assurer son développement. Dans 40 ans, à l’horizon
2050 nous risquons d’être grosso modo au même point, c’était le sens du
calcul grossier que j’avais fait en remarque à ton second opus sur le
budget malien.

Nous sommes moins d’accord sur la stratégie de rupture à mener pour
inverser cette tendance et faire décoller le pays.

Si j’ai bien compris ta position d’après les précédentes discussions, tu
préconises de réduire, ou du moins de limiter le rôle et la taille de
l’état dans l’économie pour permettre au secteur privé de prendre son
essor. Tu penses que chaque augmentation du budget national ne sert pas
l’intérêt public dans les mêmes proportions mais va plutôt dans les
poches de fonctionnaires indélicats qui sont pourris et qui ne
changeront pas de sitôt… Cet argent serait mieux utilisé s’il restait à
la disposition des entrepreneurs qui pourront s’en servir pour accroitre
leur activité (Trickle Down economics). Merci de corriger si j’ai omis
quelque chose ou si ce n’est pas fidèle a ta pensée.

Je pense pour ma part que dans cette phase de pré-décollage dans
laquelle nous nous trouvons le rôle de l’état est crucial pour faire les
choix stratégiques nécessaires en matière d’investissements,
d’infrastructures et d’institutions pour mettre en place le “hardware”
public sur lequel le développement pourra enfin démarrer. L’état est
certes faible, mais le secteur privé l’est encore plus et pour l’instant
ne génère pas suffisamment de ressources financières, matérielles et
humaines pour garantir une croissance soutenue.

D’un strict point de vue empirique, l’étude de l’histoire économique des
pays qui ont rejoint l’Occident dans le développement et
l’industrialisation montre que ce rattrapage s’est largement fait sous
l’impulsion de l’état. Aucun pays ne s’est développé grâce au seul
secteur privé. Aujourd’hui encore la part de dépenses publiques dans le
PIB reste très élevée dans les pays développés. Nous aurons l’occasion
de développer ces points lors de futures discussions, j’aimerais éviter
de faire trop long…