Et si le fédéralisme demeure la solution à la crise politico-militaire que traverse le Mali

Ndack,

Merci pour le partage de ce texte d’Aliou qui a des accents de celui de Soukouna comme l’ont rappelé d’autres intervenants avant moi. Hélas, en lisant l’un et l’autre on ne peut s’empêcher de penser à ce terrible mot de Fareed Zakariah : “Wishful thinking bordering on fantasy”…

Passons sur le fait que je ne crois ni n’adhère à ce projet de fédéralisme. Mon avis importe peu et il est peu intéressant de répondre à une opinion par une autre. Chacun peut se faire la sienne sur le sujet.

Ce qui est par contre troublant dans ce projet c’est qu’il a l’ambition de proposer une option cruciale à une nation entière sans prendre la peine de préciser les conséquences économiques, financières, fiscales, administratives et politiques de cette option. Les bons docteurs Aliou et Soukouna se contentent de brasser de belles idées philosophiques de liberté individuelle et d’autogestion sans s’assurer de la viabilité de ces idées.

C’est comme si un père de famille disait a son fils en classe de terminale : “Je te laisse choisir l’école que tu veux après le Bac. Choisis en toute liberté, on verra bien.”

Si l’enfant choisit l’école X dans le pays Y qui coute 20 millions par an et que cela dépasse de loin le budget du papa, qu’est-ce qu’on fait ? Notre brave fiston risque tout simplement de faire une année blanche…

Un parent plus responsable, tout tenant compte des désirs de son fils, aurait l’honnêteté de lui dire : “Voici mes moyens, voici ce que je peux faire. Si tu n’as pas de bourse, essaie de choisir quelque chose dans cette fourchette.” Cette option a le mérite de respecter la volonté du fils, de le responsabiliser tout en l’incitant au réalisme.

Vous avez deviné que dans le cas qui nous concerne la proposition d’Aliou est plus proche du premier parent que du second. En admettant même que le fédéralisme soit une bonne chose (ce qui est loin d’être démontré) quelles sont les conséquences de ce choix ?

Puisque ni Aliou, ni Soukouna ne le font, alors évaluons les conséquences économiques et financières à leur place. Dans le cas du Mali, un projet fédéral déboucherait sur 10 entités distinctes : 1 état fédéral + 8 régions plus ou moins autonomes + 1 district dont le degré d’autonomie sera également à déterminer.

Region Superficie % Population %
Kayes 119,743 9.6 1,996,812 13.8
Koulikoro 95,848 7.7 2,418,305 16.7
Bamako (District) 252 0.0 1,809,106 12.5
Sikasso 70,280 5.6 2,625,919 18.1
Ségou 64,821 5.2 2,336,255 16.1
Mopti 79,017 6.3 2,037,330 14.0
Tombouctou 496,611 39.8 681,691 4.7
Gao 170,572 13.7 544,120 3.7
Kidal 151,430 12.1 67,638 0.5
Total 1,248,574 100.0 14,517,176 100

Comment se répartiront les 3 malheureux milliards de $$ du budget national entre ces 10 entités ? Mystère. Ce n’est pas expliqué dans les 19 paragraphes du texte d’Aliou. Va-t-on allouer des fonds en fonction de la population ? De la superficie ? Chaque région sera-t-elle responsable de ses revenus ? Elles sont inégalement reparties ; le Mali vit de 2 ressources : l’or et le coton et aucune de ces ressources ne se trouve au-delà de Mopti.

Fera-t-on comme les USA et les Canada, c’est-a-dire que particuliers et entreprises vont-ils remplir 2 déclarations d’impôts ? Une pour l’état fédéral et une autre pour la région (qui aura bien entendu sa propre fiscalité) ? LOL. L’actuel taux de couverture fiscale n’incite pas à un optimisme démesuré en la matière…

Certaines régions vont tout simplement disparaitre car il n’y aura pas assez de recettes fiscales pour assurer leur fonctionnement. Avant le conflit une région comme celle de Kidal avait à peu près 70 000 habitants… Les autres régions de Gao et Tombouctou ont chacune moins de 5% de la population…

Quelles seront les attributions du gouvernement fédéral ? Sécurité seulement ? Dans ce cas, en plus de re-créer leur propre administration, les régions devront s’occuper d’éducation, de santé et d’infrastructures… Re-LOL : 3 milliards divisés par 10 donnent à peu près 300 millions par entités. Peanuts.

En admettant même qu’on finisse par trouver une réponse à ses questions, rien ne garantit une meilleure gestion au nouveau régional par rapport a un niveau centralisé comme c’est le cas aujourd’hui. Rien ne garantit plus d’intégrité ou moins de corruption… L’exemple Nigérian est là pour rappeler cela…

En effet, nos bons professeurs ne prennent même pas la peine de se pencher sur les exemples de fédéralisme dans les pays du Tiers-Monde pour en tirer les leçons : Nigeria, Inde, Ethiopie, Brésil et bien d’autres… Ils se contentent de nous servir un argumentaire qui n’est qu’une vaste tautologie : le fédéralisme c’est bien parce que c’est bien. Ce raisonnement circulaire qui se veut sa propre vérité ne s’alimente d’aucun élément extérieur objectif et s’exonère de toute démonstration.

Bref, beaucoup de choses restent à clarifier avant même de passer au vote.

Pour toutes ces raisons mieux vaut renvoyer nos éminents théoriciens à leur planche à dessin pour qu’ils continuent de cogiter sur ce projet fédéral afin de le rendre le plus viable possible. A ce moment seulement on pourra envisager le vote. Pour l’instant, oui, c’est du wishful thinking…

Stephane Kader Bombote