Le Budget Malien VI

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Bulletin 06: Les Bizarreries du Budget
Une particularité du budget malien est qu’il contient des choses que les citoyens normaux trouveront bizarres. Dans son rapport de 2007, le Bureau de Vérificateur General avait épinglé le ministère de l’habitat et de l’urbanisme sur plusieurs de ces bizarreries; voici un passage de son rapport (page 37):La moyenne annuelle des « dépenses en alimentation » s’élève à 34 000 000 de FCFA. S’y ajoutent 500 000 FCFA pour l’acquisition de savon, d’huile et d’ustensiles de cuisine, l’achat de 2 645 boîtes de lait « Nido », et près de 3 millions de F CFA pour l’achat de 141 sacs de sucre. Il s’ensuit que les « dépenses d’alimentation » du département sont excessives.

 

Dépenses Alimentaires
Le paysan paye ses impôts et dans la période de soudure il ne mange pas à sa faim. Mais dans nos ministères, l’impôt du paysan sert à acheter des boites de Nido pour l’alimentation des enfants des fonctionnaires. Je reviens sur cette question parce que le BVG avait fait cette vérification en 2006; et les dépenses d’alimentation n’ont pas disparu depuis du budget. Si le Vegal pensait que que 34 millions étaient excessifs alors, c’est parce qu’il n’a pas imaginé ce qui se passerait aujourd’hui.Commençons par la colline. Koulouba est simplement devenu glouton en matière d’alimentation. Très glouton même. Si en 2013 le budget “alimentation” était de 61 millions, il est passé à 300 millions en 2014 – une augmentation de 391% en un an, alors que le personnel n’a pas augmenté de façon significative. Clairement, quelqu’un a décidé que du Nido et coca, il fallait passer au caviar et champagne. Koulouba, toute proportion gardée, dépense près d’ 1 200 000 CFA par jour ouvré pour la nourriture.Comme le BVG épingle les services gloutons, alors les administrateurs masquent les dit-budgets dans des dépenses “Matériel-fonctionnement des services”. Il faut regarder à la loupe pour déceler les incongruences.

 

Dépenses Matériel-fonctionnement des services

Voici l’exemple de deux ministères :
* MINISTERE DU LOGEMENT – 48 036 000 CFA
La dotation matériel-fonctionnement des services couvre :
– l’achat de consommables au premier usage (papeterie, imprimés, stylos, critérium, gommes, trombones);
– l’achat de petits matériels de bureau : calculatrices, agrafeuses, perforateurs, classeurs, chronos, registres, parapheurs, appareil téléphonique ;
– l’achat de consommables informatiques ;
– l’achat de boissons, de thé, de lipton, de service thé, du lait, des produits alimentaires* MINISTERE DES MALIENS DE L’EXTERIEUR – 43 515 000 CFA
La dotation matériel-fonctionnement des services couvre :
– l’achat de petits matériels de bureau, de matières consommables et d’équipements divers ;
– l’achat de produits alimentaires (eau, boisson, lait, lipton, café, etc…) ;
– l’achat de supports de gestion de courriers ;
– l’achat de documents de travail pour les structures du Département.

Ici on retrouve encore les dépenses alimentaires. Mais comme c’est ‘mélangé’ avec le matériel de bureau, il est difficile de dire ce à quoi sert l’argent. On peut acheter 4 tasses de café par jour pour 100 personnes pendant toute une année et ne jamais dépasser 1 million CFA. Où vont alors les 48 millions du ministère du logement et les 43 millions de celui des Maliens de l’extérieur? Il est bien possible d’acheter pour 48 millions de matériel de bureau si on a beaucoup d’employés. Seulement c’est là même que e trouve le problème. Il y a quelque chose qui ne cloche pas bien entre les chiffres de ces deux ministères.

Je n’ai pas pu trouver le nombre d’employés de ces deux ministères; mais le budget donne leurs masses salariales respectives.  Au ministère du logement c’est 85 million CFA par an; Au ministère des maliens de l’extérieur c’est 226 millions par an. Donc, le 2eme ministère a forcement plus d’employés que le 1er – environ 2.6 fois plus d’employées (en moyenne). Comment se fait—il que le ministère du logement consomme plus “petits matériels” que celui des maliens de l’extérieur?

A mon estimation, le ministère du logement doit avoir au plus une vingtaine d’employés; mais qui consomment 48 millions de papier, stylos, gommes, classeurs, encres, thé et lait. Soit 200 000 F/mois et par employé. Ce n’est pas un ministère, c’est une imprimerie avec un salon de café.

Entre parenthèses, ces dépenses liées aux consommables sont la sources de plusieurs fraudes décelées par le Vegal; dans son rapport de 2012, il avait trouvé ceci pour le compte du ministère des mines (page 81):

l’analyse quantitative des acquisitions de consommables au regard des besoins démontre que tous les achats ne sont pas justifiés. A titre d’exemple, la DFM [note: Direction des Finances et du Matériel] a acheté 813 cartouches d’encre pour imprimante, toutes marques confondues, pour 52,29 millions de francs CFA hors taxe sur 9 mois alors qu’elle ne dispose que d’un parc de 23 imprimantes, en majorité de type HP 2055. La quantité ainsi dégagée correspond à une consommation moyenne de quatre cartouches par imprimante et par mois. De plus, des cartouches d’encre ainsi payées ont des caractéristiques techniques ne correspondant pas aux imprimantes disponibles au niveau de la DFM. De même, ne disposant que d’une seule photocopieuse acquise au début du deuxième semestre 2011, la DFM a acheté 13 tambours de pièces de rechange pour un montant de 2,19 millions de francs CFA. Pour la seule photocopieuse de l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE), 28 tambours, d’une valeur de 3,78 millions de francs CFA, ont également été payés malgré qu’elle soit hors d’usage.

Entretien des bâtiments

Tous le ministères ont des budgets d’entretiens de bâtiments; de façon global on y retrouve les frais liés au gardiennage, nettoyage de bureaux et toilettes, entretien des espaces verts, désinsectisation, dératisation, etc. Enfin tout ce qu’il faut pour maintenir un espace convivial. On dépense beaucoup dans l’entretien des bâtiments. Voici deux exemples qui paraissent bizarres.

Koulouba – 800 140 000 CFA; et c’est le même montant depuis 2010 (à la virgule près). Mais comme le palais lui même n’est plus fonctionnel depuis le coup d’état de 2012 et que personne n’y habite, pourquoi ce montant de 800 140 000 F continue d’être alloué? Cette dotation ne devrait-elle pas baisser? Eh, bien non. cet argent est forcement utilisé pour autre chose. Si je savais, je vous l’aurais dit.

Conseil Economique Et Social – 110 000 000 CFA; l’Assemblée Nationale a un budget de 105 062 000 CFA pour l’entretien de ses bâtiments; comment le conseil peut avoir un budget supérieur à celui de l’assemblée alors que ses locaux sont infiniment plus petits? Quand on remonte à 2010, ce même budget faisait 54 000 000 CFA; en 4 ans, il a simplement doublé. Les conseillers sont peut-être plus portés vers la propreté que les députés et exigent un curage régulier au lieu de la serpillère communément utilisée à Bagadadji. Ce doit être cela, ou bien c’est la dératisation.

Incidemment, l’entretien des bâtiments est une des dépenses que le Vegal épingle dans ses rapports; celui de 2012 dénonce (encore) le ministère des mines (page 81):
La DFM a dépensé plus de 98 millions de francs CFA dans l’acquisition d’équipements de sanitaire et des matériels électriques alors qu’elle se trouve dans les bâtiments de la Cité Administrative, qui sont neufs. Ces acquisitions ont été faites sans que la DFM n’ait pu démontrer d’éventuelles dégradations qui les auraient rendues nécessaires.

Centre National de Promotion du Volontariat au Mali

La CNPV a vu le jour en 2011 pour promouvoir l’emploi des jeunes au Mali. C’est à mi-chemin entre le Peace Corps américain et donner aux jeunes des perspectives d’emploi à travers une première expérience professionnelle. Bonne idée en somme. Le problème est que sur les 335 millions CFA de budget dont il dispose, le CNPV dépense 185 millions (55%) rien que pour son propre fonctionnement. Il s’agit de frais d’entretien des équipements, entretien du siège et ses espaces verts, sanitation, carburant et lubrifiants, connexion internet, électricité et eau, et organisation de conseils d’administration. Voici l’exemple d’un centre qui n’aurait jamais dû exister en tant que cellule autonome, mais qui aurait du être logé au sein du ministère de la jeunesse pour diminuer ses frais.  Ensuite se pose la question de l’efficacité du programme. Je n’ai pas pu trouver le nombre exact de jeunes qui sont passés par ce centre – mais à travers des articles de presse je ne vois que juste une poignée par-ci et une poignée par-là. Rien de vraiment concret.

Que faire?

Il y a un tas de services qui contrôle les executions des dépenses (comme celui du Vegal); mais ces services constituent un genre de médecin après la mort. Il y a des choses dans le budget que les députés maliens doivent rejeter d’avance; soit parce que les lignes ne sont pas très claires (on mélange téléphone et carburant), soit parce que la dépenses est à priori injustifiable d’un point de vue du coût, ou soit parce que la dépense n’a pas lieu d’exister. Sur ce dernier point, il va falloir redéfinir ce que l’État malien doit payer ou non; les ustensiles de cuisine de la résidence du PM ne doivent pas être payés par l’argent du contribuable; le budget ne doit payer non plus pour des magnétoscopes – c’est qui qui utilise encore des magnétoscopes? Est ce qu’on peut même en trouver aujourd’hui? Pourtant, c’est dans le budget national. ces cas sont marginaux, mais cela ne doit pas empêcher un débat national sur la question. Chaque 1% d’économie sur le budget représente 16 milliards CFA qui pourront être ré-injectés dans des circuits plus productifs.

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A. Karim Sylla