Guerre de l’Ombre Au Sahara

2015-02-10 10:42 GMT-05:00 ameno TRAORE:

Bonjour

En occultant la dimension géopolitique et géostratégique de la crise au nord de notre pays, il sera difficile de trouver une solution en notre faveur.
Joko ni mayaa a fait de belles analyses dans ce sens et a proposé des solutions
J’avais aussi écrit un article dans ce sens intitulé “kidal, le Mali a t-il perdu le nord” paru dans le journal info Matin.


Merci Ameno pour le partage. J’ai pu visualiser ce film entre les rendez-vous ce soir, et je me suis réjouis d’y voir les commentaires de Laurent Bigot (35min45, 41min et 44min50). Pour le reste, je l’ai trouvé assez troublant et j’aimerais faire quelques remarques.

Le film s’agit de ce que la narratrice décrit comme “la guerre pour contrôler les ressources du 21e siècle” (3min30), ou encore “le nouveau partage de l’Afrique” (53min40). “C’est comme si l’Occident veut des guerres”, déclare Mahmoud Dicko (54min15), laissant entendre que les gouvernements occidentaux menés par les États-Unis téléguident les guerres sur le continent. Je trouve cette analyse surdéterminée.

Le Mali jouirait d’une “position stratégique essentielle”, selon Doulaye Konaté (4min50) : “Qui contrôle le Mali contrôle l’Afrique de l’Ouest, pour ne pas dire l’Afrique.” C’est peut-être chaque peuple qui tend à se voir au centre de l’univers, et les Maliens ne feraient nullement exception au règle. Mais je pense qu’on ne doit pas surestimer la valeur stratégique du Mali et des enjeux “géostratégiques” dans la zone sahélienne. Par exemple, l’importance des gisements du Basin de Taoudenni, ce supposé “El Dorado du Sahel”, est mise en doute par un des mêmes experts consultés dans le film, qui souligne (48min15) que les quantités de pétrole, gaz etc. y sont inconnues et restent à confirmer.

En ce qui concerne l’analyse de l’anthropologue britannique Jeremy Keenan dans le film (12min35), c’est le meilleur exemple du problème de la surdétermination cité en haut ; je propose comme illustration son hypothèse que le GSPC et AQIM ont été montés de toute pièce par la DRS algérien (hypothèse qu’il élabore dans ses écrits ; je constate que ces cinéastes préfèrent ne pas en faire mention). Je ne connais pas le Pr Keenan, mais ce qu’en disent les collègues qui font leurs recherches au Sahel me laisse assez sceptique envers ses déclarations.

SE Amadou Ould Abdallah (36min25) suggère que les troupes maliennes ayant reçu la formation américaine “ont été les premiers à se rebeller”, comme si c’était cette formation qui explique les victoires séparatistes ; Son Excellence semble avoir beaucoup de foi en l’efficacité de ces programmes ! Nous savons pourtant que les militaires formés par les Américains se figuraient et parmi les FAMA et parmi les séparatistes. Parler d’ailleurs du Capitaine Sanogo comme “un des élèves modèles de l’AFRICOM” (37min10) serait encore une exagération, étant donné le grand nombre de soldats, sous-officiers et officiers des FAMA ayant bénéficié des formations répétées depuis les années 1990. Mais enfin le film qualifie les victoires militaires rebelles, début 2012, comme des “revers en chaîne pour l’AFRICOM” (37min37), ce qui indique au moins que ce n’était pas l’AFRICOM qui cherchait la partition du Mali.

Je ne sais même pas que penser de la suggestion vers la fin (45min30) que l’armée française a voulu laisser échapper les combattants islamistes après la bataille de Konna au lieu de les anéantir. Quelqu’un mieux informé pourrait me la faire comprendre peut-être. Il parait qu’elle a quelque chose à voir avec AREVA.

Permettez-moi de poser une question : N’est-il pas possible que ce soit l’insécurité au Sahel qui explique l’intérêt militaire des grands pouvoirs à la région, et non pas l’inverse ? (Voir les déclarations de Rudy Atallah, 12min15)

En somme, ce film avance une interprétation réductrice des faits. Les grands pouvoirs ont bel et bien des intérêts stratégiques en Afrique. La question, c’est le rôle que jouent ces intérêts aux conflits actuels au Mali, comme au Soudan ou en Somalie. A mon avis ces intérêts sont au second plan, et ne doivent nullement occulter les causes endogènes des conflits. Même sans l’intervention de l’OTAN en Libye, même sans les soutiens externes dont bénéficierait le MNLA (46min45), le conflit dans le nord du Mali aurait eu lieu, et je ne sais pas si les conséquences auraient été si différentes de ce qu’on a vu.

Pour être clair, je crois bien que les décisions prises par les grands pouvoirs ont aidé à créer la situation actuelle au Sahel, à savoir l’instabilité politique, la partition de facto du Mali, les violences des groupes comme AQIM et Boko Haram. Je ne pense pas que c’était leur intention de créer cette situation, comme l’analyse du film laisse entendre… en fin du compte, peut-être que l’intentionnalité ne compte pas pour grande chose dans ce monde. Mais ce que je sais, en tant que anthropologue, c’est que les enjeux micropolitiques comptent pour beaucoup, quels que soient les enjeux géopolitiques.

– Bruce Whitehouse


Hi Bruce,

Bonnes remarques sur quelques faiblesses de ce documentaire. Je peux tenter de répondre à certaines questions que tu poses :

Je ne sais même pas que penser de la suggestion vers la fin (45min30) que l’armée française a voulu laisser échapper les combattants islamistes après la bataille de Konna au lieu de les anéantir. Quelqu’un mieux informé pourrait me la faire comprendre peut-être. Il parait qu’elle a quelque chose à voir avec AREVA.

Je crois que les réalisateurs de ce documentaire font une confusion entre la déroute des djihadistes à Konna et la sanctuarisation de Kidal par le MNLA sous le bon patronage de la France. Beaucoup de journalistes, peu au fait de la question Malienne, font cette erreur. C’est par exemple le cas du journaliste qui interview André Bourgeot et qui pense que la France a stoppée l’avancée du MNLA sur Bamako (ici à 23:11)… Comme l’explique André (à 27:20), il est clair qu’en Janvier 2013 lors du déclenchent de l’opération Serval, le MNLA était inexistant, aussi bien militairement que politiquement. C’est la France qui l’a remis en selle. Ceci est indéniable. Il est clair que la France a permis au MNLA de se reconstituer et d’absorber les combattants d’Ansar Eddine et des autres groupes alors qu’au même moment la France stoppait la progression de l’armée Malienne vers Kidal comme aujourd’hui elle stoppe la progression de certaines milices pro-gouvernementales. Pourquoi ?

C’est à mon avis à ce parrainage du MNLA par la France que les réalisateurs du documentaire font allusion en disant que la France a “laissé échapper les combattants”, même s’il ne s’agit bien entendu pas des mêmes combattants. Mais bon, la remarque vaut la peine d’être notée. Aux réalisateurs de clarifier.

Permettez-moi de poser une question : N’est-il pas possible que ce soit l’insécurité au Sahel qui explique l’intérêt militaire des grands pouvoirs à la région, et non pas l’inverse ? (Voir les déclarations de Rudy Atallah, 12min15)

Je ne sais pas si Rudy Atallah vaut mieux que le Professeur Keegan en matière d’analyse. Il est clairement pro-MNLA et ses recommandations sont irréalistes :”It should be noted here that the secular MNLA, despite all criticism, remains an example of an organization that has no interest in militant Islamism or jihadist governance. By dealing with basic grievances in Mali’s North, the West, in time, can influence local people as allies in the fight against AQIM. Further, with proper training and support, the international community can convince Bamako and an empowered secular Tuareg community to work together against terrorism and narco-trafficking.” – Rudolph the red nosed reindeer Atallah in an address to the US House of Representatives.

Seriously? How about Israel and Hamas working hand in hand to fight extremism? BTW, is this dude aware that his so-called “secular MNLA” was about to form a government with the very jihadists the West believes he can fight????

Même sans l’intervention de l’OTAN en Libye, même sans les soutiens externes dont bénéficierait le MNLA (46min45), le conflit dans le nord du Mali aurait eu lieu, et je ne sais pas si les conséquences auraient été si différentes de ce qu’on a vu.

OK, ici ce n’est pas une question, c’est une affirmation. Il y a eu plusieurs guerres civiles en Afrique qui ne doivent rien à une quelconque intervention Occidentale. Personne ne conteste les facteurs endogènes du conflit Malien ou d’autres conflits. On demande seulement à l’Occident :

A – de ne pas intervenir et de laisser les Africains régler leurs problèmes en bien ou en mal,

B – ou alors si l’Occident intervient, de le faire honnêtement et en respectant la volonté des Africains (ce qui est rarement le cas).

De nombreux pays ne sont pas intervenus en Afrique (Chine, Russie, Inde…etc.) sans que personne ne leur reproche quoi que ce soit. De même, personne n’a accusé l’Occident (ou demandé à l’Occident d’intervenir) lors des conflits du Liberia, de la Sierra Leone ou même de la Cote d’Ivoire (avant l’intervention Française sous la forme de l’Opération Licorne). Le principal reproche que l’on formule aux Occidentaux c’est de faire passer leurs intérêts avant ceux des Africains, et cela dans bien des cas aggrave ou alimente les conflits comme on peut le voir au-delà même du continent Africain…

Stephane Bombote