J’ai aimé “Timbuktu” et voilà pourquoi

PLAIDOYER POUR “TIMBUKTU” d’Abderrahmane SISSAKO, par Chérif Keita

Finalement, j’ai vu ce film dont on parle tant ces jours-ci, en bien comme en mal–situation qui, d’ailleurs, m’effraie beaucoup, car elle me rappelle étrangement le sort fait au “Devoir de violence” en 1968 et le cas de son infortuné auteur, Yambo Ouologuem, qui n’a pas encore fini de payer son audace artistique en ayant osé démystifier les indépendances en plein coeur de l’envoûtante “cha-cha” des années soixante. J’ai tant aimé “Timbuktu” que j’en suis bouleversé. Je comprends les gens, surtout mes compatriotes, qui ne l’ont pas aimé, car ils y voient peut-être une tentative machiavélique et malhonnête d’expliquer La Crise malienne, dans le genre simpliste “The Malian Crisis For Dummies”. Oui, si on part de cette optique “limitée”, à savoir qu’Abderrahmane a voulu faire comprendre au monde la crise que vit notre pays—son pays à lui aussi,–on trouvera forcément mille côtés par lesquels le film a péché et on suspectera même l’auteur d’être le porte-parole et l’agent embusqué de toutes sortes de forces du mal. Mais, moi, je dis: “osons le voir autrement”. Abderrahmane n’avait aucunement l’intention de faire une chose si peu réaliste en une heure et demie de pellicule. Il est un homme trop intelligent et averti pour se lancer dans une entreprise si folle et si périlleuse. Je ne pourrais m’empêcher d’évoquer un échange électronique que j’ai eu avec lui en 2012 et dans lequel je lui avais fait part de mon intention de faire un film sur Tombouctou, à partir du cas de ma chère maman Bagayoko, une native du Mandé profond, qui disait souvent à l’adolescent un peu sceptique que j’étais, que leurs origines étaient de Tombouctou. Je me souviens bien de ces mots d’Abderrahmane: “mon approche à moi est différente; je voudrais faire un film de fiction.” Maintenant que j’ai vu son film, j’ose dire qu’il a tenu ce pari: c’est vraiment un film de fiction, avec tout ce que terme a de beau et de libérateur pour l’artiste mais aussi de risqué, car Tombouctou est devenu malheureusement la métaphore du brutal éveil des Maliens à un quotidien pénible et un avenir incertain: la chute de “leur édifice du vivre ensemble” ravagé par les termites de la corruption politico-économique de ses propres enfants, de la mauvaise gouvernance, de la méfiance inter-ethnique, etc, etc.

J’ai aimé ce film “Timbuktu”, comme j’ai aimé auparavant “Yeelen” de Souleymane Cissé, “L’Etrange Destin de Wangrin” d’Amadou Hampaté Bâ, “Le Devoir de violence” de Yambo Ouologuem, oeuvres qui montrent mieux que toutes les autres, la puissance de la parabole africaine fustigeant les vices de notre commune humanité, à savoir, notre cruauté de “loups”, notre capacité à détourner le Savoir bénéfique et à l’user à des fins autodestructrices, notre pharisianisme bigot érigé en piété de parade, etc. Toutes ces oeuvres africaines ont réussi et réussissent à tendre à l’humain de partout, un miroir de sa laideur, de Tombouctou à Nouméa, de Vladivostock à Monaco. Dans “Timbuktu”, je vois une parabole grave mais souvent humoristique de la bétise humaine qu’incarne le djihadisme, rongeant tout sur son passage, dressant les honnêtes gens les uns contre les autres, exploitant leurs faiblesses et leurs insécurités cachées. De la famille du touareg Kidane à celle de l’athlétique pêcheur Amadou, en passant par la jeune fille violée par le djihadiste obsédé sexuel, la souffrance se lit sur tous les visages dans ce film? Chaque visage, si captivant dans sa beauté épurée, est autant l’expression du drame cornélien ou de la tragédie racinienne que celle de la maitrise consommée de l’image allégorique par le génial Abderrahmane Sissako. Si nous, Sahélo-Sahariens, nous prêtons l’oreille à ce film, nous entendrons une mise en garde salutaire contre le danger qui est encore à venir(Il y a pire à l’horizon, il semble nous dire): l’obscurantisme religieux et toutes les idéologies trompeuses de la “Civilisation” qui nous poussent à nous renier nous-mêmes et à tomber dans la paresse intellectuelle en mimant les autres de façon servile. J’ai été frappé par la lumière(Yeelen/Nour/Nòrò) qui se dégage du visage de l’Imam de Timbuktu, homme de bien et puits de sagesse, qui traque avec un calme si impressionnant les zélés djihadistes empêtrés dans leurs plus grotesques contradictions. Quel joyau de message universel que cette réponse de l’Imam au “juge” djihadiste: “Si je n’étais pas préoccupé entièrement par mon djihad personnel(celui que chaque croyant devrait mener en et contre soi-même), j’aurais été le premier à vous rejoindre.” Quelle scène éloquente encore que celle du jeune djihadiste noir des banlieues “parisiennes” forcé contre sa conscience à enregistrer un message vidéo de haine, de reniement, tant de soi que des sacrifices faits par ses parents immigrés, qui ont fui la misère des berges du Niger avec leurs rêves fous d’une existence plus confortable en Europe! Ou encore cette scène où la femme de Kidane lui demande tout raisonnablement: “Pourquoi ne pas aller parler à Amadou?” Cette question de bon sens me rappelle ironiquement ce que nous Maliens, nous aurions pu faire en cette année fatidique de 2012, au lieu de prendre aveuglément les armes pour nous détruire nous-mêmes. Bravo à Kessen Tall, la co-scénariste d’Abderrahmane, pour avoir fait preuve d’un doigté si spectaculaire dans l’écriture de ce film!

Ceci dit, le film n’est pas sans quelques faiblesses stylistiques. Franchement, je me serais passé de la scène mélodramatique et insipide du djihadiste dansant le ballet devant la “folle et l’illuminée” Zabou. Peut-être qu’Abderrahmane a voulu plaire aux esthètes européens d’ARTE qui l’ont financé en leur donnant à savourer cette curieuse scène tirée par les cheveux. J’avoue que moi, j’ai encore du mal à digérer ce qui me paraît comme une surprenante platitude dans une oeuvre si merveilleusement construite.

En somme, par ce maladroit plaidoyer(je m’en excuse!), j’invite mes compatriotes, maliens et africains et autres, à garder l’esprit ouvert devant ce film et à le prendre comme le viatique caché qu’il est, pour la longue traversée du désert que l’histoire nous impose aujourd’hui. Aucune leçon ne nous sera inutile dans notre mission de reconstruire un monde de tolérance, de respect de nous-mêmes et de nos différences, comme toute grande nation humaine est appelée à le faire. Telle est la chance que ce film si “problématique et déroutant” par le conexte dans lequel il est apparu, nous présente pour l’heure!

PS: Depuis le mois de décembre, un lien privé de visionnage du film m’avait été envoyé dans le cadre de la préparation de la visite de Sissako au Minnesota. Une raison étrange m’avait retenu de l’ouvrir. Finalement, c’est hier, dans la solitude de mon bureau, avec la porte fermée, que j’ai cliqué sur le lien. Bravo au FESPACO pour la programmation du film!

Cherif Keita


Naturellement il faut accepter d’ autres jugements sur le film. “ta vérité, ma vérité et la vérité” (je fais explicitement du plagiat, car je pense que la citation est assez connue) ……

Il y a celles et ceux qui étaitent temoins acculaires et auriculaires des événements de Tombouctou – puis celles et ceux qui jugent un film qu’ il ont vu.

Chérif, Abderrahmane Sissako a dit lui même dans son interview avec Jeune Afrique, maintes fois cité, qu’ il voulait baser son film sur la réalité. Non ! Il n’a pas dit qu’ il fait un film fictif.

Alors, on est en droit de juger le film sur la base de son intention. Celles et ceux qui peuvent le faire de mieux ce sont les temoins occulaires et auriculaires des événements à Tombouctou. D’ autre part il est clair que le fim a été tourné à Oualata, non pas à Tombouctou.

Les styles de Chérif, de Stephane, de la “Rue89” et d’ autres m’ ont bien plu. Mais moi, je me base sur le contenu du film par rapport à l’ intention de l’ auteur – enrichi ou sanctionné par les témoins (historiques) des évènements. Surtout que le film ne parle pas de n’ importe quelles scènes lointaines dans le temps et dans l’ espace.

Ceci dit je ne vois aucune raison de changer mon avis. En dernière instance, je prend pour “vérité” ce que les témoins ont dit du film. Ils ont aussi la capacité de juger. Cette “vérité” je l’ enrichis avec les jugements d’ autres qui ont aussi vu le fim en toute conscience, pas en subconscience ou “en émotion en place de la raison”.

Bien cordialement

M. Diagayété