Timbuktu et interview de Bourgeot

Bonsoir Françoise et tous,

Désolé pour le temps écoulé depuis notre dernier échange. J’ai pu finalement voir le film Timbuktu de Sissako hier soir. J’attendais cela pour écouter votre interview de André Bourgeot à ce sujet, que vous avez bien voulu m’envoyer, ce que j’ai fait aujourd’hui à ma grande réjouissance et satisfaction. Quand une interview est bien faite, il faut tirer le chapeau à celle qu’on ne voit pas sur l’écran. Bref, vous avez tous les deux fait un excellent travail. Ce que je vais dire n’a rien à voir avec ce qui a pu être dit sur ce réseau à cause de l’actualité car j’y ai été longtemps absent et ne pourra lire en rétrospect les discussions sans doute intéressantes qui ont pu s’y dérouler. Je suis un peu comme André dans votre bonne interview, mon inspiration dépend de la conversation – et du thé à la menthe qui va avec naturellement. J’en ai pris trois verres, jugez-en…

Laissez-moi vous dire d’abord quelques points positifs avant de faire état de mes fortes réserves sur ce film. Il a une certaine valeur esthétique y compris des techniques bien faites voire recherchées, et la flopée d’oscars peut un peu se comprendre… J’ai aimé des images de personnages, scènes et décors, même s’ils ne sont pas toujours originaux. Les paysages dunaires sont un régal visuel mais ennuyeux pour l’esprit quand le propos du parti pris restitue un décor artificiel et un montage douteux. Des bœufs parcourant allègrement des dunes, l’un se prenant dans le filet d’un pécheur, le cours d’eau dont je n’ai pu voir le lien avec le milieu, etc. Bref, un collage parfois grossier pour moi, jadis habitant de Tombouctou du temps où l’eau du fleuve Niger venait naturellement baigner la ville aux hautes eaux. Les maisons certes de type soudanien ne sont pas typiques de Tombouctou, les activités économiques dominantes y sont absentes, peut-être à dessein, car pouvant donner l’occasion d’illustrer le trafic de la drogue, hélas absent alors que se prêtant esthétiquement si bien à des djihadistes qu’on veut désemparés et sartriens…

Vous aurez compris que tout ce que j’y ai vu de beau est plutôt dans la forme. Mais ce n’est pas seulement sur ces aspects de forme que le film pèche par dé-contextualisation. Je fais partie d’une génération d’africains ayant vécu un peu la colonisation et davantage l’indépendance et qui a parcouru l’occident pour en savoir ses motivations. Je me méfie des montages trop portés à la forme ou aux techniques trop clinquantes car masquant bien souvent un mauvais message ou un message déficitaire. Ce que les américains disent par ‘beware with all the bells and whistles…’ peut se dire par ‘faites attention au toc quand on adorne trop la marchandise…’ ou en sentiment populaire africain de ‘méfiez-vous de la mariée qu’on veut faire trop belle…’ ! Même la condamnation des djihadistes qui pourrait constituer un point d’accord clair et légitime se fait sur le registre du cliché… malheureusement trompeur et même faux quand il s’agit de djihadistes négociant avec un imam les termes de leur hérésie, de djihadistes dansant, flirtant ou demandant la main de filles que nous savons en réalité tout bonnement captées et prises, et j’en passe d’autres… Oui les problèmes de fond sont bien malheureusement évacués… Le cliché réducteur de la famille touarègue qui sert de trame, ses démêlés avec le pécheur, les images d’autres sédentaires, ne renvoient souvent à aucune profondeur sociale ou historique de cette zone occupée par le Mnla et les djihadistes. On n’y a aucune notion des manuscrits brûlés, des mausolées détruits, des maisons et stocks de vivres vandalisés, des hôpitaux saccagés de leurs groupes électrogènes, des lycées et écoles secondaires vandalisés de leurs ordinateurs, des services administratifs pillés de leurs autos et de leurs carburants, des viols de jeunes raptées, etc. J’ai eu la nette impression qu’on voulait surtout documenter le choc des civilisations, faire œuvre de vulgarisation de propagande anti-islamique sous couvert d’une version anti-islamiste ratatinée.

En somme, un débat étranger au milieu tombouctien et un débat qui évacue l’essentiel: des djihadistes sont sortis de la manche d’un Mnla qui cache la supercherie de sa rente des trafics illicites par sa subornation à la volonté française pour poser au nom d’une minorité touarègue séculairement en relation symbiotique avec son milieu sédentaire majoritaire – avec l’oppression des Bellah en moins. Pour moi qui étais passé par Léré le matin du 21 janvier 2012 en partance pour Bamako, et ayant échappé de justesse, au détour d’une broussaille, à des voyageurs manifestement combattants étrangers que j’ai vu de mes propres yeux et à qui j’ai même parlé, j’ai été choqué de ne pas voir dans ce film de référence aux crimes de guerre, à la hantise générale du danger et de l’insécurité que l’égorgement de la centaine de militaires maliens à Aguelhok vient substantiver…

Entre la pluie d’oscars et le désert de césars, ce film ne vaut que pour ceux qui y ont un compte. Y inclus les gesticulations du Fespaco. Je n’y ai pas mon compte et je sais que la majorité des populations occupées n’y ont leur compte. Surtout en ces sales temps de mauvais accord de paix sur lequel je veux revenir juste après cette note. Je ne doute plus que ce film ait été téléguidé pour compléter l’œuvre de perfidie contre le Mali qui a commencé hélas par sa propre mauvaise gouvernance et qui se poursuit par le Mnla, le Hcua, la France, la Minusma et hélas par encore la mauvaise gouvernance actuelle du Mali. Entre la couverture documentaire que ce film prétend faire et l’excuse de l’œuvre de fiction dans laquelle il voudra bien se réfugier, c’est de la trahison de la travestie de l’art que nous obtenons. Ce n’est même pas de l’art pour l’art, mais de l’art au service d’une politique et pour un prix. Ce film ne mérite pas “notre” distinction et doit être dénoncé car il vend à bas prix la tragédie de milliers de victimes ainsi que leur future qui se joue.

Diadié Alpha