L’expérience du Tchad

Les moins jeunes parmi nous — ceux qui n’ont que quelques traces de cheveux noirs ou sont obligés de porter des lunettes pour lire — se rappèleront des douloureux événements que le Tchad a connu au milieu des années 70s et qui ont consumé le pays pendant au moins un douzaine d’années. La situation que le Mali vit aujourd’hui a beaucoup de similitudes — pas dans les racines du conflits mais les faits sur le terrain. On se pose la question de savoir comment et pourquoi le Tchad avait réussi à se bâtir une vraie armée. Pas celle que nous connaissons aujourd’hui, mais celle de 1985-1990. Et avec si peu de moyens. L’ingéniosité dans l’adversité et la persévérance sont très certainement les raisons principales.

En Juillet 1983, la France envoie une expédition militaire au Tchad de presque 4000 hommes pour sauver le régime d’Hissène Habré contre une rébellion dirigée par Goukouni Weddeye avec l’aide de la Libye. Goukouni avait lui même été chassé du pouvoir par Habré en 1982 après une bataille urbaine qui avait laissé Ndjaména en ruine.

Le but de l’intervention française (opération Manta) — supportée et souhaitée par l’OUA et surtout les voisins du Tchad — était d’empêcher la progression des troupes de Goukouni armées et épaulées par la Libye qui avait d’ailleurs installé des bases militaires au Nord du Tchad. C’était une opération “Serval” d’une autre époque. L’OUA avait elle même déployé ses casques blancs — 5000 soldats venant essentiellement du Nigeria, Sénégal et RDC (encore connu à l’époque comme Zaïre) pendant un an en 1981-82; c’était un genre de MINUSMA.

La France a de fait tracé une ligne au niveau du 16e parallèle et avisé les Libyens qu’ils ne pourraient pas opérer au sud de cette ligne. Les Tchadiens et même l’OUA voulaient que la France aille plus loin et bombarde les positions libyennes, et renvoyer les troupes Libyennes plus au nord (en fait dans une zone qui faisait l’objet d’une dispute territoriale entre la Libye et le Tchad). La France à l’époque a été traitée de tous les noms d’oiseaux — ils veulent diviser le pays, créer deux Tchad, il faut qu’ils terminent le boulot qu’ils ont commencé.

La France a finit par négocier une sortie avec Qadaffi. Le coût du déploiement et l’opinion publique en France ont finit par avoir raison de l’engouement initial. La France avait été accusée d’avoir même fait un deal avec Qadaffi pour lui laisser la Libye. Mais 2 ans plus tard la France était de retour à nouveau — encore pour sauver le régime de Habré. Cette fois-ci la Libye menaçait d’envoyer ses propres troupes sur Ndjamena. C’était le début de l’opération Épervier qui a duré de 1986 jusqu’à 2014 (remplacée par Barkhane).

C’est bien à ce moment que l’armée Tchadienne a véritablement commencé sa métamorphose. Particulièrement sous l’impulsion de son chef d’état-major Hassan Djamous et le jeune Idriss Deby. Avec Habré, ils ont quasiment inventé la militarisation de la 4×4 Land Cruiser de Toyota. Contre les centaines de tanks (200 à 300), les Tchadiens ont eu recours à ces 4×4 sur lesquels ils soudaient des pièces d’artillerie, de missiles anti-tank, et des mitrailleuses de gros calibre. C’est nulle doute une des plus grandes “inventions” (ou adaptations) du 20ème siècle dans le domaine militaire. La Land-Cruiser et l’ingéniosité des Tchadiens ont gagné la guerre. Pas la France. Ni les casques blancs, qui étaient d’ailleurs repartis depuis for longtemps.

Un pays sous-développé, sans grand moyen, avec un territoire aussi grand que le Mali, aussi sablonneux que le nord Mali a vaincu une armée moderne. La Libye a laissé au Tchad des milliers de morts. Cette armée Tchadienne s’est par la suite disloquée, minée par les courants ethniques et tribaux.

La faiblesse de l’armée malienne n’est pas une fatalité; ce n’est pas non plus un manque de moyen; ni le sous-développement qui caractérise le Mali et l’Afrique en général. L’armée malienne manque de leadership et de clairvoyance politique. Quand Haya Sonogo et sa bande ont pris le pouvoir et confié l’armée à un soûlard il était très clair que la réforme de l’AMA était très mal partie. Après on a créée une commission dont le seul travail a été de payer les factures d’alcool consommé par Haya et sa bande. C’est le DAF de Koulouba qui payait les factures.

IBK arrive au pouvoir et promet monts et merveilles à une armée déboussolée. Son plan de programmation militaire est arrivé avec un an de retard; aucune réforme sérieuse n’a été entreprise. Même ce qui a marché dans l’armée (e.g., les troupes d’Abbas Dembélé) n’a jamais été répliqué adéquatement. Son premier MinDef répétait même que dans l’armée il n’y avait qu’un fusil pour 2 soldats — problème qui aurait pu être réglé avec 5 milliards CFA tout au plus. Même quand on décide d’équiper l’armée, l’essentiel de l’argent disparait.

Alors, pourquoi on n’a pas profité de l’ombre que Serval/Barkhane et la MINUSMA continuent d’offrir pour se préparer? Comme les Tchadiens l’ont fait avant nous. Ce n’est pas par manque de moyens. C’est pire; c’est un manque total de bonne volonté et un jeu de priorités bafouées. Nous sommes le boulanger du pain que nous avons sur la planche. Et je trouve inadmissible que nos dirigeants s’en prennent à d’autres parce que ces derniers ne feraient pas assez d’efforts pour aider le Mali. C’est à l’image du ministre Guinéen de la santé qui blâmait l’OMS pour ne pas être intervenu plus tôt et éviter la propagation d’Ebola. Nous sommes indépendants et nous devons nous comporter comme tel.

Et pis encore, on se plaint que les étrangers veulent affaiblir notre pays parce que les journaux ont publié que notre président était un escroc. Nous prétendons être choqué que le “Mali d’Abord” qui s’était très vite transformé en “ma famille d’abord” soit aujourd’hui devenu “mes costumes d’abord”. Soyons réalistes; personne ne fera la guerre à notre place (si on en vient à ça); attelons-nous à réformer et surtout moderniser l’armée. Pas à jeter 8 milliards par-ci (pour construire un pavillon présidentiel à Senou) ou 20 milliards par-là (pour acquérir des véhicules de luxe). Le “Mali d’abord” ne sera une réalité que si il y a un “l’AMA tout d’abord”. “Ma Range Rover d’abord” ou “mes films d’abord” ne règleront rien!!!

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A. Karim Sylla


Belle analyse Karim! Nous avons un probleme serieux de priorite et surtout de repere moral au Mali, mais comme je l’ecrivais quelques jours auparavant,ce probleme va bien au dela d’IBK.

Toute notre societe est a mettre au pilori puisque la nebuleuse se retrouve dans ses moindres recoins sans choquer ni la majorite des dirigeants et intellectuels, ni cette masse dormante qui se meurt chaque jour de sa plus belle mort. J’ai donc du respect pour tes efforts de conscientisation qui permettront peut etre a certains (y compris des dirigeants/intellectuels) de se tirer de leur torpeur. C’est au prix de tels efforts que nous apprendrons et enseignerons aux autres a ne pas mourir en vain. Comme disait le Philosophe Jean-Paul Sartre, <>.

Amadou Niang


Encore une particularité du cas tchadien à ne pas oublier : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_du_p%C3%A9trole_au_Tchad

Bruce Whitehouse


C’est volontairement que je me limite à la période 1983-1990; il n’y avait pas encore de pétrole. Il faut aussi ajouter que les pays comme les USA (et bien d’autres) ont mis des moyens financiers à la disposition de Habré; mais quand tu compares les moyens du Tchad à l’époque, c’était absolument rien.

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A. Karim Sylla


Je dirais aussi merci beaucoup à Karim. J’ attire toutes fois ton attention que tu as oublié un épisode très crucial dans les événements au Tchad:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Tchad

M. Diagayété


Je parle volontairement de la période des années 80. L’armée du Tchad est allé de division en alliance puis en division. En un cycle interminable. Il n’est d’ailleurs pas exclu que ce scénario se répète.

Mais le point général que je voulais faire est ceci: le budget du Mali est aujourd’hui de 1880 milliards CFA, celui du Tchad est 1700 milliards; malgré le pétrole qu’ils ont nos recettes budgétaires sont de 1750 milliards CFA contre 1500 milliards au Tchad.

En d’autres termes, l’état malien a plus de moyens que celui du Tchad. J’admets que ce genre de comparaison est assez réducteur — réorienter un budget n’est pas facile à effecteur en un temps court. Mais, nous parlons ici de voir ce pays disparaître et on continue à se comporter pire qu’avant 2012. Juste au début du mois le VEGAL dit qu’il a déceler 153 milliards de fraudes et le PR lui réponds que son rôle n’est pas de faire une chasse aux sorcières. Est-ce que c’est la réponse de quelqu’un de normal? Dans un pays qui manque de tout!!!!

Il ne s’agit pas d’idéaliser le Tchad. Mais les faits sont là; ils ont une armée capable de faire ce que la notre n’est pas encore capable de faire. Ils se sont projeté à 2000 km de leur base; chose qui serait irréalisable pour l’AMA. Le Tchad n’est pas le Mali, ni vice-versa. Mais si notre magie ne fonctionne pas, il faut essayer une autre magie.

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A. Karim Sylla


Le budget de l’état Tchadien en 1985 était de 40 milliards CFA avec des recettes de 15 milliards provenant essentiellement de la vente du coton. 20 milliards de ces 40 étaient dans le volet défense.

C’était du CFA d’avant dévaluation — si on tient compte de cela (50% de dévaluation) et (on assume) 5% d’inflation annuel depuis 1985, les 40 milliards équivalent à environ 330 milliards de CFA d’aujourd’hui. Toute proportion gardée, ceci n’était pas bcp d’argent.

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A. Karim Sylla