Samba Sangaré : Révélations Sur la Mort de Diby Silas Diarra

Le sergent chef Samba Sangaré a l’honneur (si ce n’est nous qui en avons le privilège) d’inaugurer notre nouvelle rubrique intitulée « Mémoire » .Nous ne pouvions mieux tomber que sur cet homme dont la vie est toute une histoire, avec un pan entier lié au passé politique du Mali. En effet, Samba Sangaré a vécu l’enfer avec 32 autres camarades militaires à Taoudénit où les avait déportés le lieutenant Moussa Traoré, auteur d’un putsch qui avait renversé, en 1968, le président Modibo Kéïta.
Relaxé en 1979, après 10 ans de captivité, il traîne aujourd’hui les séquelles des travaux forcés, à son domicile à Lafiabougou, à la rue 375, porte 71, où il vit avec sa brave épouse, Maïmouna Kéïta.
C’est là que nous l’avons rencontré pour un récit sur l’Armée malienne aux premières heures de l’indépendance et sur l’affaire Diby Sylas Diarra qui a engendré l’odyssée taoudénite. Aujourd’hui, nous vous proposons la deuxième partie.
Comme nous vous l’écrivions dans la première partie, le plan de renversement du CMLN avait été bien mûri et coché sur papier par la bande à Diby Silas. Il ne restait plus que les réglages de dernière minute pour passer à l’action. Le coup était imparable au vu de la qualité des membres du groupe par rapport au 14 du CMLN, toujours plongés dans l’euphorie.

La trahison de Moriba Diakité
C’est au plus fort de ces préparatifs que les futurs putschistes ont été trahis et “vendus” par le lieutenant Moriba Diakité du groupe de Kati. A-t-il agi par lâcheté ou par froid calcul ? Mystère. Toujours est-il qu’avant le jour J les membres du groupe, 33 au total, ont été arrêtés à partir du 12 Août 1969. Après un bref séjour dans les différents commissariats, ils furent internés à la compagnie du génie.
Leur procès a eu lieu à huis clos le 14 décembre 1969. Le verdict a été prononcé tard dans la nuit du 17 décembre 1969. Dix neuf (19) ont été condamnés à des peines allant de 5 ans à la perpétuité, en passant par 10, 15 et 20 ans de travaux forcés. « Aussitôt après, nous avons été conduits à la prison centrale de Bamako où nous sommes entrés en chantant l’Internationale socialiste », se rappelle Samba Sangaré. A partir de ce jour, les choses vont aller très vite. Moins de 36 heures après leur arrivée à la prison centrale, les condamnés ont été repartis en deux groupes.
Ceux ayant 10 ans et plus ont eu Taoudénit pour destination et les autres ont été envoyés à Kidal. Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est Eladi Ag Alah, un ancien chef de la première rébellion en détention à la prison centrale, celui-là même qui avait été capturé par Diby Sylas Diarra, qui les a fait prévenir de l’imminence de leur départ vers l’inconnu, en même temps qu’il leur faisait parvenir du thé et du sucre en signe de sympathie.
Quant au traitre, il n’a pas eu la récompense escompté, ayant été arrêté en même temps que les autres. Le lieutenant Moussa Traoré l’accuse d’avoir eu un moment de doute au vu temps, très long, qui s’est écoulé entre le jour où il a été saisi par les putschistes et le jour où il les a dénoncés, sans oublier qu’il a participé à tous les préparatifs du coup. Ce n’est donc pas un homme de conviction en qui il faut faire confiance. Pire, il a été rayé de l’Armée après son acquittement au procès. Le reste de sa courte vie se serait passé dans la tourmente. Vomi par tous, civils et militaires, il s’est exilé vers la Côte d’Ivoire pour un séjour, raté. Revenu au Mali, Moriba Diakité aurait perdu la raison avant de mourir.

Dix ans au bagne-mouroir de Taoudénit
Le 20 décembre à l’aube, les 9 membres du groupe destinés pour Taoudénit furent embarqués à bord d’un avion militaire et débarqués à la prison civile de Tombouctou. C’est là qu’ils recevront la visite du lieutenant Almamy Niantao, affecté à Tombouctou pour s’occuper spécialement de leur cas. Dans le récit de notre interlocuteur, le Lt Niantao sera leur bourreau à Taoudénit, site où ils ont posé leurs bagages le 28 décembre 1969 pour un séjour qui va s’avérer fatal pour beaucoup d’entre eux. Nous épargnons à nos chers lecteurs le gros de l’enfer et de toutes les affres subies par Samba Sangaré et ses camarades.
On rappellera seulement qu’ils ont travaillé dans les mines de sel, construit le Fort Niantao, rempli et roulé des fûts d’eau et de banco dans le sable, dégagé du sable en plein Sahara, ramassé des crottes de chameau ; sans oublier le manœuvrage, le supplice du piquet, la consommation de la chair d’animaux morts, le matraquage, les brûlures….
Le tout dans un contexte inhumain et sous les ordres du Lt Niantao : canicule et extrême fraîcheur selon les périodes (même en temps normal, un militaire libre ne doit pas y servir plus de 3 mois), menottes aux mains et chaînes aux pieds, haillons, logements exécrables etc… Tous les travaux se déroulaient sous les coups de cravache ou de crosse de fusil. Pendant 10 ou 20 ans dans ces conditions de travaux forcés, beaucoup n’ont pas pu tenir et y ont laissé leur vie.
Sur les 9 de Taoudénit, seuls deux sont réellement revenus : Samba Sangaré et Guédiouma Samaké qui ont épuisé 10 ans de travaux forcés. Le troisième, capitaine Alassane Diarra est mort peu après sa libération, après plus de 10 ans de travaux forcés.
A Taoudénit, Samba Sangaré retient une satisfaction morale et divine, celle de voir les rejoindre un à un, menottes aux mains, ceux qui les avaient arrêtés et envoyés là. Il s’agit du capitaine Yoro Diakité, chef du gouvernement provisoire, le principal signataire du décret d’ouverture du bagne de Taoudénit, Tiécoro Bagayoko, Kissima Doukara, Karim Dembélé, Joseph Mara et Soungalo Samaké. « Nous avions vu les choses venir. S’ils nous avaient écoutés, on n’en serait pas là. Car, tous ont été arrêtés pour avoir tenté de renverser le régime en place qui n’était pas bon à leurs yeux », regrette notre interlocuteur.
Néanmoins nous jugeons nécessaire de revenir sur la mort des membres de la bande, notamment celle de Diby Silas Diarra, telle que racontée par Samba Sangaré. Notre homme s’en souvient comme si c’était hier.

La mort de Diby Silas Diarra et autres
Les séjours du lieutenant Niantao (les chefs geôliers étaient remplacés tous les 3 ou 4 mois) ont été fatals à Diby et ses camarades, transformés en de véritables loques humaines. L’état physique de certains, que le béribéri avait consumés, défigurés et affaiblis à l’extrême, ne cessa de décliner et de susciter de réelles inquiétudes. Aussitôt après son deuxième passage à Taoudénit, des détenus de droit commun, les plus atteints commencèrent à mourir au rythme de un par semaine, pour finalement atteindre les 3 décès hebdomadaires.
Ce fut dans cette expectative dramatique, que la première victime du groupe des détenus politiques s’éteignit, en la personne du capitaine Sogodogo, le 14 février 1972. Le capitaine Tiékoura Sogodogo mourut dans une grande misère, de mauvais traitement, de maladie, d’inanition et de manque absolu de soins et d’assistance.
Sogodogo ne mourut pas sur le chantier, pour la, le simple raison que sa mort était survenue en cours nuit.
Le lieutenant Jean Bolon Samaké mourut 45 jours après, le 29 mars 1972, au matin. Comme la plupart des détenus, Jean Selon était atteint de béribéri en état avancé. En plus de ce mal terrible, il souffrait de diarrhée profuse qui ne lui laissait aucun répit.
Il avait tant maigri, que ses côtes et vertèbres se pouvaient compter comme les grains d’un chapelet. Ne pouvant plus assurer aucune corvée, il était laissé à lui-même, se débattant avec la maladie et la mort. Plaignait point, ne criait point, ne gémissait point.
Il regardait la mort en face, la toisant avec lucidité, et l’attendant en officier pour qui, la vie sans honneur ne mérite pas d’être vécue.
Comme Sogodogo, Jean Belon eut droit à une toilette funèbre. Lui aussi ne laissa qu’une paire de pataugas usés et couverts de boue séchée, que les militaires renvoyèrent à sa famille.
De 9, le groupe fut réduit à 7 membres. Puis à 6 avec la mort du doyen d’âge, le capitaine Bakary Camara, affectueusement appelé El Bekry. C’était le 1er mai 1972, jour anniversaire de la fête du travail.
Bakary est mort de malnutrition entretenue, de sévices corporels répétés, de sous-alimentation imposée, de manque de soins et d’assistance voulus, toutes choses qui entraînent inévitablement le béribéri, le mal fatal. Il avait connu, comme tous ceux qui étaient tombés avant lui, les déformations physiques, la douleur aux articulations, la faiblesse et la lourdeur des jambes ainsi que le relâchement du sphincter anal. Malgré cette déchéance physique sans nom, Bakary resta digne et serein et mourut le sourire aux lèvres, en parfait état de lucidité.
Après le capitaine Bakary, d’autres membres du groupe tombèrent successivement, à des intervalles très rapprochés.
Capitaine Diby Sylas Diarra rendit âme le 22 juin 1972 sous la cravache du soldat El Mehdi, ressortissant du cercle de Kidal. Ce jeune tamasheq avait été poussé contre Diby, au motif que ce dernier avait sévi contre des tamasheq pendant la première rébellion au Nord du Mali. Diby poussait un fût vide vers le puits, pendant que ce soldat le cravachait sauvagement, lui commandant d’aller plus vite que ne lui permettait ce qui lui restait de force. Finalement, à bout de souffle, il s’affala en travers du fût et mourut à la tâche, sous la cravache.
L’infirmier militaire, dépêché sur le lieu, lui administra pour la forme, ce qu’il appela un toni cardiaque, mais que les détenus appelaient le coup de grâce. Cette piqûre de dernière minute, selon Samba Sangaré, n’a jamais été d’aucune utilité pour personne, depuis que le Bagne-mouroir a été créé. « Voilà comment est mort le plus vaillant des capitaines, l’officier le plus célèbre de son temps », nous confie Samba, le regard lointain.
Diby fut lavé et enterré par les soins de ses camarades, sans plus de cérémonial que les autres. « Il mourut convaincu du bien fondé de son action qu’il ne renia jamais, même au plus fort de la détresse. Comme tous ceux qui avaient disparu avant lui, il avait vu la mort venir, et l’attendait dignement, sans affolement, et sans attendrissement sur sa personne. Lui aussi mourut en officier dont le courage, la fierté et le sang froid n’avaient d’égal que son patriotisme connu de tous », ajoute notre interlocuteur.
Qui poursuit : « Le seul tort du capitaine Diby et de ses compagnons était d’avoir compris 23 ans plus tôt, ce que les autres ne comprendront que 23 ans plus tard. Diby laissa en mourant une montre bracelet de marque MIDO, une paire de chaussures maculées et une bague qui ne le quittait jamais. En recevant ces pauvres reliques, sa famille a pu se faire une idée du drame et de la misère dans lesquels il avait fini sa vie ».

Deux semaines après le décès de Diby Sylas Diarra, ce fut le tour du sergent chef Boubacar Traoré de finir sa vie dans le pénitencier de triste réputation de Taoudénit. C’était le 7 juillet 1972. Boubacar Traoré était un jeune sous-officier d’une espèce rare. « Intelligent, responsable et patriote, il n’avait pas apprécié l’intrusion de l’Armée dans la vie publique de la nation. Pour lui, la qualité des protagonistes était pour le moins sujette à caution. Il avait superbement ignoré tout ce que son amitié avec Tiécoro Bagayoko, un membre influent du C.M.L.N., pouvait lui apporter, pour ne considérer que l’intérêt supérieur du Mali », témoigne Samba Sangaré.
Qui nous apprend qu’au moment de sa mort, Boubacar était si malade et si affaibli que son cou, ne pouvait plus supporter sa tête qui, obstinément retombait à droite ou à gauche, en avant ou en arrière. Il ne pouvait pas non plus marcher. Ce fut pourtant dans cet état que le chef geôlier, l’adjudant Nouha ordonna de le faire sortir pour la corvée, et de le fouetter. Le soldat désigné à cet effet leva la cravache, en assena deux coups à celui qui n’était déjà qu’un cadavre. Boubacar mourut quelques instants après, portant le nombre de décès à 5 parmi la bande à Diby.

Trois semaines plus tard, le 31 juillet 1972, s’éteignit à son tour, le lieutenant Mami Ouattara au cours d’une corvée de transport de briques. Samba s’en rappelle : « Ce 31 juillet 1972, l’adjudant Nouha ordonna de nous envoyer transporter des briques. Nous avions beaucoup de peine à marcher, même sans fardeau. Nous arrivâmes cahincaha sur le chantier. Les soldats nous montrèrent les briques qu’il fallait déplacer et entasser 50 mètres plus loin. Cette opération n’avait d’autre but que de précipiter notre mort. En effet, après quelques va et vient, Mami Ouattara commença à vaciller, pour finalement tomber sous le poids de la brique qu’il portait.
Il ne se relèvera plus. Transporté dans notre cellule, il reçut l’ultime piqûre, comme le condamné à mort reçoit le coup de grâce. Ce que j’ai retenu d’émouvant de cette corvée et de la disparition de Mami, c’est que 10 minutes avant sa mort, il m’incitait à me dépêcher pour ne pas attirer sur nous la colère des militaires.
Quel ne fut mon étonnement en découvrant qu’il me trouvait lent, lui qui pouvait à peine mettre un pied devant l’autre. Mais cela montrait seulement combien nous avions été traumatisés par la cruauté des soldats que nous redoutions plus que la mort. En effet, Mami ne se souciait pas de la mort qu’il sentait pourtant venir, mais plutôt de la réaction que pouvaient avoir nos geôliers. C’est tout dire.
Tout comme Diby, Mami avait subi la rigueur des travaux forcés jusqu’au terme de sa vie, malgré la maladie et la faiblesse du corps. Il repose à Taoudénit pour toujours, victime du devoir ».

Du groupe de 9 officiers et sous-officiers, il ne restait plus que 3 : le capitaine Alassane Diarra, le sergent chef Samba Gaïné Sangaré et l’adjudant Guédiouma Samaké. Grâce à Dieu, ceux-ci pourront tenir jusqu’au bout. Pourtant, Samba Sangaré est passé à un fil de la mort. Comment a-t-il été sauvé ? Nous le saurons dans notre prochaine parution dans laquelle nous vous narrerons également les circonstances de la mort pitoyable du capitaine Yoro Diakité, ainsi que de la libération des rescapés.

(à suivre)
Sékou Tamboura
12 Février 2009


J’ avais lu et enrégistré (ou?) ces récits extraordinairement émouvants. Impossible !
Et l’emminent survivant du CMLN, le Gén. Moussa Traoré est qualifié de démocrate par IBK !!!

M. Diagayété


l est de notre devoir a tous de continuer a eduquer la nouvelle generation de maliens sur le regime sanguinaire et corrompu de Moussa Traore que certains cherche a blanchir avec le benefice du temps. Ce regime a seme les graines de la corruption endemique que les Maliens vivent aujourd’hui. Il a instrumentalise cette corruption et la violence aussi bien au niveau politique qu’economique. C’etait sous Moussa Traore que la preeminence du politique et de son pouvoir discretionnaire dans la pratique de la corruption avait prise le pas sur la politique de developpement national faisant ainsi de la corruption le modus operandi de l’administration malienne et de ses administres. J’etais tres decu quand IBK avait maladroitement essaye de reinventer ce boureau comme “un democrate sincere.” Je n’avais pu comprendre cette tentative de reecriture de l’histoire qu’apres avoir pris connaissance de certaines des actions posees par IBK suite a sa prise de fonction. Il n’a certe pas encore emboite les pas de son hero dans les assassinats politiques, mais il fait preuve d’heritage de la gabegie, du nepotisme et du clientelisme solidement implantes par ce dernier.

Amadou Niang


Oui Fily Dabo Sissoko a été combattu comme un collaborateur par l’Usrda, mais sa pensée reste profonde et utile aux maliens et aux africains pour sortir de la servitude mentale et reconquérir une personnalité agissante. Ma lecture de lui est un peu ancienne, mais crois me rappeler, pour ceux qui ont besoin de ce genre de repères, qu’il avait bien rejoint le Pfa pour réaliser le Mali. Oui, ses actions et celles d’Ibrahima Ly, d’Abdourahmane Touré et d’autres nous aident à comprendre et dépasser les 23 années de Moussa Traoré et la suite lugubre des “démocrates convaincus et patriotes sincères”. On les appelle dans les discussions au cours du thé à la menthe par leurs initiales, les dcps, comme synonymes de menteurs…

Diadié Alpha


Merci, Diadié, pour cette contribution. Depuis la fin des années 80, j’ai en ma possession une lettre de Sissoko envoyée de la Prison centrale de Bamako à des amis en France. Il leur annonçait que sa peine de mort avait été commuée en emprisonnement à perpétuité et qu’il en remerciait profondément le Président Modibo Keïta. Cela fend le coeur de savoir ce qui lui est arrivé après. Le vieil homme qu’il était a été liquidé froidement et depuis les responsables n’ont jamais donné une version crédible de sa mort. Ils ont été jusqu’à dire que lui et ses compagnons ont été tués par des balles perdues lors d’une escarmouche avec les Touareg vers Taoudénit(?). C’est en 1990 qu’un certain Keita, directeur de publication du journal La Roue a publié la version du peloton d’exécution avec Jean Bolon Samaké comme chef. Donc, je demande au RECAM d’être un peu plus prudent dans sa célébration de Diby Silas et de ses compagnons d’infortune.
Fily Dabo aurait dit à feu Daba Keïta que tout ce que son fils Modibo lui ferait lui serait retourné un jour. Prophétie réalisée, on pourrait dire.

Chérif Keita


Je pense personnellement et ça aussi depuis longtemps que la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation , après avoir terminé le cas urgent de la rébellion de 2012, doit s’ attaquer aux évènements depuis l’ indépendance pour que la vérité soit établie une fois pour toutes et que le vrai travail mémorial et le grand pardon commence. Sans quoi, ces différentes atrocités ne peuvent pas se cicatriser.

Si le Mali arrivait à faire ce travail ce serait un travail de pionier pour l’ Afrique et au delà.

Bien cordialement

M. Diagayété


Comme prévisible, I am all for it, Monsieur Kéita, however you do it.

Entre-temps, j’ai retrouvé la première partie de l’article initial. L’auteur semble aller à l’extrême pour éviter toute référence au livre de Monsieur Sangaré.
http://www.afribone.com/spip.php?article17445

Samba Sangaré : Le rescapé de l’enfer de Taoudénit

Le sergent chef Samba Sangaré a l’honneur (si ce n’est nous qui en avons le privilège) d’inaugurer notre nouvelle rubrique intitulée « Mémoire ». Nous ne pouvions mieux tomber que sur cet homme dont la vie est toute une histoire, avec un pan entier lié au passé politique du Mali. En effet, Samba Sangaré a vécu l’enfer avec 32 autres camarades militaires à Taoudénit où les avait déportés le lieutenant Moussa Traoré, auteur d’un putsch qui avait renversé, en 1968, le président Modibo Kéïta.
Relaxé en 1979, après 10 ans de captivité, il traîne aujourd’hui les séquelles des travaux forcés, à son domicile à Lafiabougou, à la rue 375, porte 71, où il vit avec sa brave épouse, Maïmouna Kéïta.
C’est là que nous l’avons rencontré pour un récit sur l’Armée malienne aux premières heures de l’indépendance et sur l’affaire Diby Sylas Diarra qui a engendré l’odyssée taoudénite.
Samba Sangaré est né vers 1933 à Ntomikoro dans le cercle de Nara, région de Koulikoro. Il fit ses études primaires à Nara avant d’être admis au concours des bourses d’entrée au Cours normal de Bamako. Mais, pour avoir dénoncé des agissements peu orthodoxes de certains professeurs, il fut renvoyé de l’école. Après un petit séjour à la société de prévoyance de Nara, il s’engagea dans l’Armée coloniale en décembre 1953, en même temps que l’actuel Grand chancelier, le Cl Kokè Dembélé, Issa Ongoïba, Kissima Doukara et Mamadou Sanogo. Il suit sa formation à la base de Ségou et est gradé sergent en décembre 1956.
Nationaliste parmi tant d’autres

De 1958 à 1960, le jeune sergent était sur le théâtre des opérations en Algérie. En 1960, suite à l’appel du président Modibo Kéïta aux cadres soudanais, il rentre au bercail où il intègre l’armée sans formalité. Dans le cadre de la Fédération du Mali, il est envoyé dans un bataillon au Congo pour prêter main forte au président Lumumba, en difficulté. Après 6 mois de présence sur le terrain, il rentre au Mali, en novembre 1960, à l’annonce de la dissolution de la Fédération. Il est aussitôt affecté à Kayes pour remplacer l’armée coloniale.
« C’était l’euphorie nationale. Nous étions jeunes, pleins d’enthousiasme et de bonté pour la construction nationale. On était prêt à déplacer des montagnes pour prouver qu’on n’avait pas besoin du colonisateur ou du Sénégal pour nous développer. Pour preuve, en 1961, civils et militaires, nous avions entrepris le chantier d’une route Kayes-Guinée. C’était de la folie ; on se croyait capable de tout faire », se rappelle notre Samba, visiblement nostalgique.
Pour booster cet élan de nationalisme, il fallait œuvrer à changer la mentalité des soldats. Car, comme le disait le Gl Abdoulaye Soumaré (ce Sénégalais qui a préféré suivre Modibo Kéïta après la fédération), « Le soldat tueur devait faire place au soldat bâtisseur ». C’est pourquoi, des écoles du parti ont été créées partout au Mali pour enseigner le nouveau système idéologique, le socialisme. Samba Sangaré a suivi ces cours avant d’être lui-même formateur.
Après un séjour de 5 ans à Kayes, il se retrouve à Kidal (les deux extrêmes), plus précisément à 400 km de la capitale de l’Adrar des Iforas. Là, celui qui était passé sergent chef en 1963, commande deux postes distants de 90 km : Tirikine dans le cercle de Kidal et Fanfing dans le cercle de Ménaka (que lui-même a créé).
« ça ne nous faisait rien d’aller au bout du monde si c’est pour défendre l’intégrité du territoire, sécuriser nos populations et contribuer au développement du pays », raconte Samba Sangaré, extrait de ce coin perdu par le commandant de zone, le capitaine Diby Sylas Diarra, qui l’affecta à son secrétariat. Notre héros nous rappelle à ce niveau que c’est Diby Sylas qui a maté et mis fin à la première rébellion touarègue du Mali. C’était en 1963.
Diby croyait en ses qualités d’homme cultivé, compétent et brave, qui ne recule devant aucun obstacle. C’est pourquoi, il l’avait mis à ses côtés, en 1968. Mais, avant la fin de l’année, survint le coup d’Etat du 19 novembre qui renversa le régime en place. Et vont bientôt commencer, pour Samba Sangaré, les déboires qui le conduiront au plus profond du Sahara.

Non au CMLN
Aussitôt après l’annonce du coup d’Etat, le capitaine Diby Sylas Diarra convoqua une réunion d’urgence pour analyser la nouvelle situation. Autour de lui, il y avait les Lt Alassane Diarra, Cdt de compagnie et adjoint au commandant de cercle et Mami Ouattara, chef d’arrondissement central, le Sg/chef Samba Sangaré, Zaka Boko, directeur d’école et Margueritte Hina, secrétaire générale des femmes de Kidal. D
’office, la bande à Diby montra son hostilité nette à l’égard du putsch, surtout à l’audition des protagonistes du coup. « Nous avons mis beaucoup de temps à identifier le lieutenant Moussa Traoré », ironise Samba. Pour les Dibyistes, il n’était pas question de laisser longtemps cette équipe au pouvoir. Il fallait donc faire prévaloir l’idée d’un retour du pouvoir aux civils et celui des militaires à la caserne. Pour ce faire, ils vont d’abord essayer la vertu du dialogue avant d’engager l’épreuve de force.
Le 19 novembre 1968, Kidal n’a pas envoyé de motion de soutien au CMLN (Comité militaire de libération nationale). Diby s’est contenté de dire que sa garnison se rangeait derrière la position de son chef hiérarchique, à savoir la base de Gao, sous le commandement du chef de bataillon Binem.
La nouvelle est rapidement remontée en haut. La bande se retrouva isolée et ses membres dépossédés de leur autorité sur la troupe et sur les populations. Mais, grâce à ses qualités et certainement pour le ramener dans les rangs, Diby fut nommé gouverneur de Gao au moment où l’on s’attendait à son arrestation. Il embarqua Samba Sangaré en qualité de chef de cabinet.

Fidèles au socialisme
Dès les premiers jours de son installation à la tête de la région de Gao, le capitaine Diby a regroupé autour de lui tous les officiers de la place et ceux commandant les cercles.
Il n’a eu aucun mal à les convaincre de la nécessité d’une conférence des cadres de l’armée qui analyserait et gérerait la nouvelle situation ; situation, qui à son avis ne devait plus être laissée à la discrétion des seuls membres du CMLN. Face à cette possible rencontre d’officiers, la position de ceux de Gao était la suivante : ne pas remettre l’option socialiste en cause ; conserver les structures du parti, l’US-RDA, quitte à entreprendre une épuration en profondeur ; créer dans les plus brefs délais les conditions d’un retour à une vie constitutionnelle normale ; assurer le retour de l’armée à sa vocation traditionnelle ; et rétablir la hiérarchie et renforcer la discipline dans l’armée.
Selon samba, les raisons que la bande à Diby avait de redouter la pérennité de l’armée au pouvoir était de plusieurs ordres. Les principales sont : la nécessité de préserver la démocratie, l’incapacité des putschistes à diriger intelligemment le peuple malien et à gérer sainement les affaires de l’Etat, le souci d’éviter au peuple un pouvoir dictatorial, et enfin la volonté de faire valoir le bon droit et la justice en toute chose.
Forts de ce credo, les officiers de la région ont envoyé auprès du CMLN., le lieutenant Ganda Maïga Alassane pour suggérer à son président de convoquer une réunion des cadres militaires, en insistant sur l’importance qu’ils attachaient à une telle rencontre. Selon le compte rendu fait à son retour par le lieutenant Ganda, le lieutenant Moussa Traoré n’était pas à priori hostile à cette idée. Mais, il estimait que le moment n’était pas opportun à cause du flot ininterrompu de manifestants et de manifestations en faveur du comité. Il fallait donc attendre que les esprits se calment.
Plus tard, c’est le capitaine Moussa Camara qui a été chargé de relancer l’idée auprès du lieutenant Moussa Traoré.
Cette fois non plus, rien n’a pu être fait. Pire, l’émissaire a été purement et simplement éconduit par le président du CMLN.
Enfin, en février 1969, les Dibyistes ont saisi l’occasion que leur offrait le passage du lieutenant Amadou Baba Diarra à Gao pour lui faire part de leur préoccupation. C’était leur 3e tentative de nouer le dialogue avec le CMLN. Ce jour là, le lieutenant Amadou Baba Diarra n’est pas allé par quatre chemins. Il a dit clairement qu’ils n’avaient pas fait leur coup d’Etat et risqué leur vie pour en partager les prérogatives avec qui que soit, et que de telles réunions n’auraient pas lieu. On ne pouvait pas être plus précis.

La force à la force
C’est ainsi qu’après avoir épuisé toutes les chances d’un dialogue constructif, le groupe tomba d’accord pour opposer la force à la force et parer aux bourdes que les 14 ne manqueraient pas de commettre au nom de l’armée tout entière. Mais depuis la rencontre avec Amadou Baba Diarra, plusieurs officiers de la garnison ont mis de l’eau dans leur vin et ont choisi de prendre leurs distances vis-à-vis du groupe. Seul le noyau de Kidal, renforcé du capitaine Bakary Camara et du Lt Jean Bolon Samaké, décidera de relever le défi et se mettra sur pied guerre.
Dans tous les cas, raconte Samba Sangaré, « les membres du comité s’attendaient à notre insurrection depuis les toutes premières heures du coup d’Etat. Et cela, parce que notre engagement politique et notre loyalisme étaient de notoriété publique. La première marque de défiance à notre égard a été de nous envoyer toutes sortes d’enquêteurs (Malamine Gakou et Karamoko Niaré) pour fouiller dans notre vie tant publique que privée : contrôle de la gestion administrative, interception de courrier personnel, utilisation de délateurs et détracteurs…etc. etc. Bien que ces enquêtes tatillonnes n’aient abouti à rien, le comité a quand même pris la précaution de nous disperser aux quatre vents ».
C’est ainsi que le capitaine Diby Sylas Diarra fut affecté à Mopti comme gouverneur, Alassane Diarra à Kati, Mami Ouattara à l’EMIA et Samba Sangaré au centre d’instruction à Kati. Bakary Camara et Jean Bolon Samaké demeurèrent à la tête de leur circonscription respective en 6e région.
Pour autant, la bande n’abandonna point son projet. En quelques jours, chacun dégagea les avantages de son nouveau poste. En fonction de quoi, elle élabora une nouvelle stratégie, appliquant en cela la théorie qui veut qu’à chaque changement de terrain corresponde un changement de tactique.
Le plan du coup d’Etat
Décidés coûte que coûte à rétablir l’ordre civil, la bande à Diby Sylas passa à la vitesse supérieure pour renverser Moussa Traoré. A ce niveau, Samba Sangaré nous raconte en intégralité, le plan arrêté par le groupe :
« Nous procédâmes à une indispensable répartition des tâches. C’est ainsi que Diby Sylas Diarra devait continuer un sondage entrepris dans le milieu des intellectuels depuis Gao. Il devait repérer ceux d’entre eux restés fidèles aux idéaux de l’US-RDA et entretenir chez eux l’espoir que tout n’était pas irrémédiablement perdu. Sa position de gouverneur lui permettait de rencontrer de nombreux cadres nationaux en déplacement dans les régions ou en d’autres occasions dans la capitale. Bakary Camara et Jean Bolon devaient lui recommander ceux de leurs amis présentant quelque intérêt.
Le capitaine Alassane Diarra, quant à lui, devait gagner à notre cause le maximum d’officiers des garnisons de Kati et Bamako. Il était aidé dans cette tâche par le lieutenant Mami Ouattara. Je devais pour ma part agir au sein des sous-officiers des deux garnisons (Kati et Bamako).
Ici, je dois dire que j’ai retrouvé à Kati le sergent Abdoulaye Traoré, un ami qui avait fait un passage remarqué à Kidal où il enseignait à l’école du parti. Ce jeune sous-officier supportait lui aussi très mal la situation et rongeait rageusement son frein.
Il me mit au courant du travail qu’il avait entrepris auprès de certains sous-officiers, afin de les persuader de ne pas laisser perdurer le pouvoir du comité. Il avait en quelque sorte mâché la tâche pour moi.
Sa connaissance du milieu et des hommes, facilita notablement mes contacts. Le plus important était qu’Abdoulaye Traoré et ses camarades, ne faisant aucune confiance aux putschistes, s’étaient jurés de mettre fin à leur règne. Et, tout comme nous, ils avaient décidé de les remplacer par un pouvoir civil.
Ayant convaincu mes compagnons de l’identité de nos mobiles et de notre objectif, je m’employai à faire se rencontrer les deux groupes. Rendez-vous fut pris pour la nuit du 2 juillet 1969 dans un terrain vague aux environs du quartier-Mali. Etaient présents à cette rencontre : capitaine Alassane Diarra, lieutenant Mami Ouattara, et sergent chef Samba Sangaré du groupe de Kidal ; sergent chef Boubacar Traoré, adjudant Guédiouma Samaké et sergent Abdoulaye Traoré pour le groupe de Kati.
Après avoir fait l’inventaire de nos potentialités respectives et levé toutes les équivoques, nous avons consacré la fusion de nos deux groupes dont la direction a été confiée au capitaine Alassane Diarra ».
Tous les ingrédients sont réunis pour le putsch dont la date approche à grands pas. Mais, que va-t-il se passer entretemps ? Rendez-vous à jeudi.
(à suivre)
Sékou Tamboura
09 Février 2009