Mémoires – Abdou Diouf

Je viens de finir la lecture du livre du président Abdou Diouf; je ne l’ai pas lu d’un trait; pas parce qu’il n’était pas intéressant mais parce que mon rythme de lecture est au plus bas; maintenant je le fais surtout pendant les voyages. Revenons à Abdou Diouf.

Diouf fait partie de ces hommes qui n’ont connu que l’administration; il devient gouverneur d’une grande région du Sénégal à 26 ans; secrétaire générale de la présidence à 27; ministre à 32; premier ministre à 34; et président à 45 ans. Le tout couvé (et formaté) par son mentor, le président Senghor. Senghor aurait dit à son entourage (ainsi qu’à Mme Diouf) qu’il voulait que Diouf devienne président après lui; c’était en 1964! Il l’a nommé premier ministre et a changé la constitution pour que le premier ministre devienne président au cas où ce dernier serait empêché ou démissionnait. En 1981, il devient alors président de la république.

Le livre est à la fois le récit de la vie d’un homme (Diouf) mais aussi un hommage à son mentor (Senghor), et savamment parsemé d’anecdotes qui révèlent tant de choses sur la gestion du pays. J’ai commencé à corner les bouts de page sur tous ces faits intéressants; au finish, le tiers des pages étaient corné.

Diouf croit énormément au destin; en bon africain, il voit des signes dans tout. Le président Macky Sall est né le jour où lui même a été nommé gouverneur du Siné-Saloum (une région qui a depuis été découpée). Pour lui cela ne pourrait être fortuit. Les signes sont partout. Sa longue amitié avec Habib Thiam vient peut-être de là aussi; à son retour de France au Sénégal il voulait prendre l’avion; Thiam l’a convaincu de prendre plutôt le bateau; l’avion qui devait l’emmener à Dakar s’est abîmé au large de Dakar, emportant avec lui Baba Thiam le frère de Habib Thiam. Encore un signe. Un fils de Diouf porte d’ailleurs le nom de Habib. Cette amitié et la véritable complicité (et amitié) qu’il a avec sa femme — Elisabeth Diouf — reviennent sans cesse dans son récit. La part belle est néanmoins réservée à son mentor.

“Mme Diouf, prenez bien soin de votre mari. Je vous le confie. Occupez-vous bien de lui, il est très bien et a de l’avenir. Je ne vous cache pas que je pense à lui pour ma succession” — c’est à travers ces propos tenu à Elisabeth que Diouf a compris l’estime que le président Senghor avait pour lui. J’ai trouvé ça assez singulier. Tout le long de sa carrière Senghor n’a cessé d’aiguillonner Diouf, baliser son chemin et surtout faire de lui un homme politique. C’est Senghor (le Chrétien) qui a fait comprendre à Diouf (le musulman) le rôle ô combien important des confréries religieuses au Sénégal. Il l’habitua d’ailleurs à rendre visite régulièrement à tous les chefs religieux.

“Abdou, les Sénégalais aiment se payer des mots et abuser des superlatifs. Le français bien maîtrisé offre souplesse dans la rigueur et nuance dans la clarté” — c’est à travers de telles échanges avec Senghor que Diouf a appris à travailler. À 27 ans c’est lui qui faisait les tri, classement, validation et synthèse des communications du président. Écrire pour un grammairien doit quand même être difficile. Voici un passage sur Senghor: “Professeur, il savait former par l’exemple. Il était un homme simple, raffiné et affable. Jamais il ne restait assis lorsqu’on entrait dans son bureau. Sa voix ne s’élevait jamais, même lorsqu’il était agacé. À son contact, l’observant au quotidien dans sa manière d’agir et de commander, j’ai beaucoup appris de lui”. Ou encore cet autre passage: “[Senghor] encouragea ses ministres à développer la diplomatie des couloirs. Lors des voyages à l’étranger, il nous suggéra, au delà des rencontres protocolaires avec les ministres, de cultiver les relations avec les collaborateurs de ces derniers.” Les véritables hommes de pouvoir étant justement ces collaborateurs.

Diouf parle de plusieurs hommes politiques; il couvre certains mais cache difficilement son antipathie pour d’autres même si ses propres restent toujours très mesurés.

Le président Abdoulaye Wade apparaît comme un “politicien” — son “dire et dédire” l’a apparemment suivi toute sa carrière. Lorsque Diouf envoya les troupes sénégalaises à Banjul pour circonscrire le coup d’état qui venait de déposer Dauda Diawara, Wade, après avoir publiquement condamné l’action de Diouf, lui tint ces propos en privé: “J’aurais agi comme tu l’a fait. Cependant si tu répètes ce que je viens de te dire, je démentirai”.

Il parle beaucoup de ses pairs; Diawara, Kountché, Mobutu, Houphouet, Habré, Hassan II, Mitterand, Konaré, Chirac, Jammeh, Khadaffi, et j’en passe. Mais il parle surtout du Sénégal et ses politiciens — de Mamadou Dia à Tanor Dieng en passant par Jean Collin, Iba Der Thiam, Djibo Ka et Moustapha Niasse — sans oublier bien sûr le quatrième pouvoir — les chefs religieux.

Sur Khadaffi, Diouf parle de ses appréhensions; il peint une image du guide libyen qui traduit la complexité du personnage — de la compassion à l’absurde en passant par la pure obsession. Khadaffi voulait apparemment marier Yacine — la fille cadette de Diouf alors mineure. Devant le refus catégorique (et répété) de Diouf, Khadaffi aurait évoqué la possibilité d’enlever la fille au moment où elle a commencé ses études aux USA — ce qui conduit le gouvernement américain à assurer une protection de Yacine.

Dans son livre, il n’y a pas grand chose en terme de bilan; si Senghor s’enorgueillissait de voir les chiffres du tableau de bord aller dans la bonne direction, Diouf n’offre pas grand chose en terme de bilan. On a l’impression que perdre l’élection face à Wade l’a quelque peu libéré des énormes charges que représentaient la présidence. À la fin du livre il parle de ce qu’il a fait pour la culture — j’aurais voulu l’entendre aussi sur l’éducation et la santé.

On ne peut pas lire ce livre sans comprendre un peu plus les relations compliquées qui lient la France à ses ex-colonies. Au Sénégal, la tradition voulait que le conseiller juridique du président soit un français; les occupants de ce poste se trouvaient de fait au milieu du pouvoir sénégalais et y exerçait une assez grande influence. C’est tout de même incongru; il est difficile de penser que leur loyauté première soit pour le Sénégal.

Diouf a néanmoins le mérite (et le courage) d’avoir écrit; d’avoir ouvert une fenêtre sur ce que sa part de gestion du pays a été; et d’avoir donné sa version des faits marquants. Et si Houphouet, Modibo Keita, Sékou Touré, Eyadema, Kountché, etc, avaient fait de même?

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A. Karim Sylla


Merci beaucoup Karim pour ce récit bien intéressant. Kountche n’a pas écrit malheureusement. Ses mémoires nous auraient édifié sur beaucoup de sujets.
J’ai lu le livre de Adamou Moumouni Djrmakoye, préfacé par Tanja. Ce livre m’a laissé sur ma soif pour les parties concernant Kountche.
Merci.
Fad


Merci à tous pour ce partage d’information. Un tel travail, de caractère à restaurer une image ternie, aux contenus assez subjectifs, aux objectifs multiples (préparation de l’opinion pour un retour apaisé pour soi et les siens après tant dérives (d’origines endogènes et ou exogènes) inavouées dont on peut se reprocher fort intérieurement…) peut amener des acteurs politiques actuels, redoutant le jugement de l’histoire, à réfléchir plus d’une fois avant de poser des actes anti-progressistes loin de faire le bonheur des peuples.

Mariko Adama


Merci Karim pour ce brillant résumé des mémoires de N’Djool (a.k.a. Le Long = surnom de Diouf dans le landerneau sénégalais).

Pour rester au Pays de la Téranga, voici un entretien de Senghor post-présidence précédé d’un court reportage sur sa vie en Normandie (“où la lumière est comparable à celle du paradis” selon le poète) et à Dakar (où la lumière est comparable à celle de l’enfer ?) : https://www.youtube.com/watch?v=T4PHF5AcPX0

On découvre un Senghor qui dit prier en latin et qui pousse la coquetterie à se reprendre lorsqu’il dit “deux heures et demi” au lieu de “quatorze heures trente” ! Nobody really cares, mais bon c’est de de Senghor que l’on parle ici et non de Lansana Conté !

Pas un mot par contre sur Cheikh Anta Diop, son principal rival intellectuel et politique (même s’il se permet de pomper ses idées) et encore moins sur Omar Blondin Diop (mort dans ses geôles)…

A propos de Diouf, on découvre par contre qu’il n’était que le 3ème choix pour la succession de Senghor. A partir de 23:55, Senghor explique qu’après la tentative de coup d’état de Mamadou Dia (Président du Conseil) en 62, il se met en quête d’un second remplaçant qui le déçoit rapidement. C’est ensuite qu’il se reporte sur Diouf.

Question pour les champions, qui est ce dauphin fantôme qui a tant déçu Senghor ? 😉

Stephane K. Bombote