Lettre du Mali (2016)

En pensant au Mali en ce moment, je me rappelle la description de V. S. Naipaul qui parle de l’Inde comme une civilisation blessée. Le troisième volume de sa trilogie indienne est sorti il y a quarante ans, largement inspiré de l’imposition de l’état d’urgence par la Première ministre Indira Gandhi (1975-77). L’épisode demeure une tâche indélébile sur l’image de la démocratie indienne – aussi bien qu’une source intarissable de controverse idéologique et politique.

Mais, en cette fin d’année, c’est la notion de blessure collective qui m’intrigue davantage, notamment en référence à une entité si diverse, même informe que l’état-nation pluriethnique, multiconfessionnel, plurilingue – qu’il s’agisse de l’Inde ou du Mali, toutes proportions gardées. Bien évidemment, l’Inde n’est pas le Mali, vice versa. Pourtant, dans les deux cas, nous avons de jeunes nations bâties sur d’anciens soubassements, comme de plaques tectoniques mal alignées, qui évoquent un vague filon transversal sans dissiper les lignes de disjonction qui servent de leviers à de forces centrifuges diffuses ; des lignes de fuite infinies, pour ainsi dire.

Vous le voyez, j’ai du mal à résister à cette image de blessure civilisationnelle, qui est comme la tâche ou la plaie que traîne le personnage du chef d’œuvre de Malick Fall, qui s’il était mieux connu, aurait fait un magnifique tandem avec celui de Cheikh Hamidou Kane ou un mélange à trois ou plus avec d’autres grands romans africains. Pour revenir à la civilisation, notion contestée sous toutes les latitudes, du moins suspecte même sur les langues les plus dignes de foi (Lincoln invoquant la civilisation américaine comme pour conjurer les démons qui ont mis le feu à la maison « divisée contre elle-même », durant la guerre civile étatsunienne de 1861-65), il ne s’agit pas de dire que tout le Mali partage un unique ancêtre biologique ou spirituel, que « Kurukanfuga » représente une référence sans ambiguïté ou équivoque pour chaque descendant de l’ancien Mandé ou du Mali contemporain. Mais, plutôt, de constater que dans l’énorme usure historique que représente plus d’un millier d’années de contact, de conflit et de réconciliation entre les différentes communautés qui vivent sur le territoire national actuel, il y a toujours la parenté et l’étrangeté qui se côtoient au gré des événements heureux ou douloureux.

La plaie, disons la déchirure, est évidente, mais la manière d’en parler exige le plus grand soin, qui semble encore manquer, dans les propos qui se veulent les plus lucides sur ce qu’on appelle depuis un moment la « crise malienne ». Qu’on la prenne sous l’angle ethnique, religieux ou institutionnel, nous ne semblons pas avoir trouvé les mots pour la cerner, la décrire et la mettre en récit.

La critique de la démocratie ou du « modèle démocratique malien » comme vitrine brisée par un double pavé – rébellion et putsch de 2012 – s’applique à ressasser la même litanie de l’élite qui a trahi le peuple, en pratiquant la corruption, le clientélisme et autre vénalité antipatriotique. Au fond il n’y a rien de faux dans cette sentence, on peut même la garnir avec de bonnes portions de « pire » ; mais en fin de compte, la seule dénonciation des élites scélérates ou « apatrides » ne nous a pas fait avancer d’un iota. Certains qui ont pratiqué ce discours à outrance ont ainsi justifié leur adhésion au non-projet d’une junte chaotique et inapte à l’exercice minimal du redressement de l’Etat, sans parler de la démocratie. Ils l’ont fait et continuent de le faire même si nombre d’entre eux ont exercé le pouvoir avec les régimes passés ou récents, donc en se rendant comptables, à des degrés variables, des bilans qu’ils dénoncent avec véhémence, parfois à coups d’injures insolites.

La dénonciation de l’irruption du religieux est une pratique à laquelle je ne suis pas étranger. Pour moi qui ai gagné conscience de mon environnement social au milieu de la grande sécheresse de 1972-73 et l’avènement d’un intégrisme religieux particulièrement offensif à Gao, le replacement, au fil des cinquante dernières années, du fait religieux au cœur du jeu politique local ou national, est un changement de paradigme qui, comme beaucoup de glissements souterrains à la périphérie, nous a fatalement échappé au moment crucial du déroulé. Donc, lorsque je consacrais trois chapitres à ce sujet en 2003, alors que les premières cellules (katiba) du GSPC étaient encore des curiosités d’hommes hirsutes ayant pris goût à la cohabitation avec les scorpions dans les cavernes sahariennes du nord malien, moi aussi je pensais plus aux conflits vécus durant mon enfance entre la société musulmane traditionnelle et les communautés wahhabites qui se constituaient le long de la Boucle du Niger. Aujourd’hui encore, alors que le fait religieux semble évident en soi, qu’on le considère naturel dans l’ordre des choses ou comme un chamboulement périlleux pour le vivre en commun, la survie des institutions publiques en place ou même la « banale » survie quotidienne du citoyen ordinaire dans un climat d’insécurité généralisée, les analyses s’enchaînent et se ressemblent par leur caractère globalement lapidaire et ennuyeux.

Quant aux racines ethniques du conflit, il ne s’agit pas de divergence notoire sur le fond. Seulement, chaque camp a sa lecture qui dénonce le régionalisme, tribalisme ou clanisme de l’autre. Même la rébellion séparatiste se veut foncièrement révolutionnaire et inclusive. Son « nationalisme » relèverait d’une revendication authentique, qui dépasserait tout irrédentisme identitaire. Le mouvement « national » qui l’anime met volontiers en avant ses meneurs non-arabo-berbères qui illustrent cette largesse de vue. C’est bien sûr un postulat courageux si on sait l’aversion bileuse que le token suscite au sein de la majorité des populations – songhay, pour ne pas les nommer – dont se réclament cette poignée de leaders de la rébellion.

Cependant, la dénonciation de la rhétorique de la rébellion par certains partis politiques « patriotiques » ne peut que me laisser perplexe dans la répétitivité abrutissante des charges ressassées : il ne s’agit que d’une bande raciste, esclavagiste, criminelle. Je ne dis pas qu’il n’y a pas tous ces préjugés chez les uns et les autres, mais une telle formulation nous condamne à tourner en rond, comme s’il n’y a rien d’autre à dire, donc aucun débat sérieux à engager avec les protagonistes ainsi étiquetés.

En effet, lorsqu’un mouvement revendiquant la défense des intérêts lésés des gens du sud donne de la voix, les couleurs qu’il affiche sont même plus effrayantes que la rhétorique manipulatrice de la rébellion. Peut-être en connaissance de son statut de défenseur de la majorité, sans besoin de coalition opportuniste, les rhétoriciens du front du sud ne daignent même plus s’encombrer de nuances. Toutes les populations du nord sont des militants séparatistes, quelle que soit leur ethnie ou lieu de résidence. Donc, le cercle est bien bouclé – au nord et au sud, la rhétorique séparatiste s’affiche décomplexée, orgueilleuse même. Mais, au-delà des mots et de la mise en scène, les fissures continuent à parcourir les ensembles du nord et du sud, d’innombrables foyers de petites guerres locales dans la grande guerre nationale. Comme quoi, « il n’y a pas de petites querelles » (Amadou Hampâté Bâ). Parce que la petite querelle, comme le petit mot, enfante sa mère, non pas son enfant.

Ceci étant dit, le conflit qui secoue le Mali, qui s’appelle « crise malienne » et invite des douzaines d’analyses perspicaces et, je le redis, inévitablement fades, est encore une petite affaire, qui est loin d’avoir totalement exploité son « potentiel ». La désarticulation est bien là, pour certains, le Mali a même cessé d’exister. Peut-être. Du moins, ce dont je suis le moins sûr est la capacité de disparition des vieux pays. L’automutilation semble plutôt être leur disposition de prédilection. Naipaul parlait du « millier d’insurrections » quotidiennes en Inde dans les années 1970 ; c’est une figure littéraire pour un paysage sociopolitique qui évoque les pustules innombrables que la lèpre inflige au corps gravement atteint. Le Mali aussi est un « grand corps malade » avec des sentiers minés, des roquettes sauvages lancées à tout vent, des enlèvements et meurtres au quotidien. Certains s’en vantent, d’autres s’en défendent, mais les deals sous-jacents rapprochent et servent les uns et les autres – les uns des autres. Le grand corps maladroit gesticule sur une scène ténébreuse et murmure un monologue digne d’un fier théâtre de l’absurde.

C’est le sort d’un vieux qui a recouvré un semblant de l’énergie subversive de l’adolescence. Il semble parti pour divertir le voisinage pendant un bout de temps. Combien de temps est-ce censé durer, je ne pourrais vous le dire. Néanmoins, si je suis tenté d’avancer sur le terrain glissant de la prédiction, c’est pour dire, le temps que nous aurons donné à la joie et à la jouissance d’une « folie passagère ». Dans ce vocable peu charmant, j’avoue, je mets l’illusion des séparatistes qui, il y a cinq ans, nous pointaient du doigt le Soudan du Sud, qui, après le Timor Leste, illustrait que le show allait continuer. Demain le Kurdistan, le Targuistan, ainsi de suite. Aujourd’hui, pour le meilleur ou pour le pire, le monde semble se ressaisir ; du moins les riches et puissants se résignent au fait qu’ils ont les nerfs pour défaire de vieux pays, mais pas les reins pour construire de nouveaux Etats. Le Timor a eu des leaders qui, devant l’embrasement post-libération, ont pu leur éviter le sort d’un Soudan du Sud. Les guerres internes du nord malien ont désormais la carrière d’autres longues querelles qui se sont résolues par la force (Sri Lanka) ou l’épuisement, l’amenuisement de l’esprit du combat (Colombie). Sans exclure les phases intermédiaires de morcellement durable (Somalie, Congo Kinshasa). Je n’ai pas promis de recettes alléchantes, mais encore une fois, le jeu est le nôtre. Pas uniquement, il est vrai, ce qui invite à moins de lamentations (« Dieu sauve le Mali » est la profession de foi la plus entendue dans les cris de cœurs des intellectuels maliens, qu’on peut imaginer proférée les mains jetées haut en l’air). Un pays qui a des milliers de soldats étrangers sur son sol a une donne particulière. Un peaceland, appelons-le, est exposé aux guerres d’usure et violences de faible et moyenne intensités que les casques bleus circonscrivent sans pouvoir éteindre. C’est la règle première. La deuxième est que le maintien de la paix porte en lui les graines de la désaffection, qui en fait vite l’alibi du régime tenu en laisse, l’opprobre de la population « occupée » et le passe-passe entre « communauté internationale », puissances tutélaires et armées contributrices en forces d’interposition.

Le Mali est encore dans cette phase où chaque grand acteur semble trouver son compte dans le désordre moyennement contrôlé et largement imprévisible sur l’ensemble du territoire. En tant que citoyen, je m’intéresse davantage au rôle du pouvoir élu en août 2013 et la trame du discours qui devrait appuyer la fermeture de la parenthèse actuelle. Par discours, je veux dire la parole qui porte l’action politique. Et par politique, ce qu’on appelait dans les manuels de rhétorique, « l’art du possible ». Dans notre cas et en cette saison favorable aux vœux, comment être dans l’agir pour arrêter de subir le rouleau compresseur d’un présent si pesant et hallucinant, des influences, ingérences et crocs-en-jambe, des intérêts aussi bien que de la lassitude et de l’apathie grandissantes face à une crise qui perd sa jeunesse ou qui devient une naine au pied d’autres géantes, plus impressionnantes. Oui un fait divers saharien face au grand spectacle dans le berceau de la civilisation écrite et peinte – entre Tigre et Euphrate.

Je crois qu’il nous revient de faire la bonne appréciation de notre propre situation. Où voulons-nous aller d’ici, ou mieux où voudrions nous arriver ? Peut-être par déformation professionnelle, je vais insister sur la parole – une parole politique structurée et audible et surtout porteuse de volonté ; ce que je persiste à appeler une « ambition de souveraineté. » Bien sûr, il ne s’agit pas de se bomber le torse en disant qu’on est souverain et maître chez soi. On ne l’est pas à ce jour ; il vaut mieux admettre la réalité et penser les scénarios qui peuvent nous sortir des mauvaises passes actuelles et futures. Penser avec rigueur au lieu de se lamenter ou de blâmer les autres auxquels on ne doit pas reprocher d’avoir des intérêts ou même des calculs hostiles aux nôtres.

Je crois que le « peuple » adhère à un projet qui lui est expliqué avec candeur, transparence et discernement. Il s’agit d’une parole intègre qui s’adresse à la conscience collective, qui nous défie tous au plus profond de nous mêmes, à faire chacune, chacun son propre examen de conscience, à lancer un débat ouvert qui fait l’économie des facilités, tabous et idées préconçues. Il faudrait du courage politique et une grande créativité pour sortir de la routine administrative (le vocable « accompagnement » suit tous les actes de nos jours), oser l’imprévisible et l’étonnant – l’agir non accompagné. Si les courtisans ne vont pas adorer une telle démarche, ce n’est que de bonne guerre. Mais, la gouvernance est autant la gestion au quotidien qui fait même d’un grand fonctionnaire le « dieux des petites choses » qu’un effort de transcendance périodique. La recherche de la grâce qui élève l’acteur au-dessus de sa tâche et de la routine générale.

Cela nécessite une parole qui prend les choses par le bon bout, en persuadant l’audience nationale que le gouvernant sait de quoi il parle, parce qu’il sait, même approximativement, de quoi le citoyen ordinaire souffre, ce qui le préoccupe, lui coupe le sommeil, lui tient à cœur. La parole n’a aucun effet si elle donne ou renforce l’impression que le gouvernant parle pour calmer le jeu ou placer un alibi ponctuel. C’est ce qui passe mal, la perception du cynisme des élites dirigeantes, la source de l’apathie dont l’explosion périodique en fait un chaudron mortel pour l’esprit et le bien communs.

En écrivant ces mots, je me suis rappelé l’allocution du 3 octobre 1863 dans laquelle Abraham Lincoln proclame « Thanksgiving Day » comme journée de réflexion, de pénitence et de gratitude. Rendre grâce pour l’abondance dont le Tout-Puissant vient de couvrir son pays malgré les turpitudes des êtres ; pour cette même raison implorer sa clémence face aux errements et vicissitudes qui ont conduit à la tragédie nationale d’où le président tente de sortir le pays depuis son élection deux années auparavant. Garry Wills, l’auteur de Lincoln at Gettysburg parle de la foi de Lincoln et de beaucoup d’intellectuels de son temps comme une « religion civile », qui peut se traduire en oxymore : une religion séculaire. L’inspiration viendrait plus de l’âge classique de la Grèce antique que du spectacle désolant de l’Europe contemporaine en proie à ses guerres atroces, menées au cœur même de la chrétienté, autour de schismes volcaniques, largement inexplicables, quasiment absurdes. Et pourtant, c’est à l’Europe des lumières que les fondateurs de la république américaine et leurs successeurs, dont Lincoln, vont emprunter leurs boîtes à outils pour créer un système politique qui s’est distingué plus par sa capacité de synthèse de ses contradictions inhérentes que par sa perfection innée.

Lincoln rend grâce pour l’abondance des récoltes et l’embellie de la production industrielle, alors les deux moteurs de l’économie d’un pays en guerre – dont la bonne tenue dépasse désormais le mode de survie d’une économie de guerre. L’éclatement de la fédération est en voie d’être stoppé et l’armée unioniste une fois annoncée au bord de l’effondrement retrouve son équilibre et s’apprête à entamer la phase de la reconquête. Il lui faudra pourtant deux bonnes années de suite pour y parvenir. La première inauguration de Lincoln le 4 mars 1861 a été suivie par l’attaque rebelle sur Fort Sumter qui déclenche la guerre civile le 12 avril. La deuxième fois qu’il prête serment, le 4 mars 1865, ce qu’il appelle la « principale armée insurrectionnelle » est cernée de toutes parts. Dans la tradition orale de la guerre, Lincoln aurait reçu un message cryptique de son généralissime Ulysses S. Grant en ces termes : Si la chose est poussée, je pense que Lee se rendra. (If the thing be pressed, I think Lee will surrender.) Auquel le président, aurait répondu : Que la chose soit poussée. (Let the thing be pressed.) En effet, la pression va se faire sentir et le 9 avril 1865, le mythique général des armées de la Confédération, Robert E. Lee, signe la reddition dans la Cour de justice d’Appotomax, à l’issue de l’ultime confrontation avec l’armée de l’Union. Le 11 avril, Lincoln prononce son dernier discours public à la Maison Blanche, parlant surtout des énormes difficultés qui attendent son gouvernement et son pays. La reconstruction du pays, mais surtout la réconciliation et les compromis déplaisants à faire, domineront cet avenir proche. L’orateur finit sur cette phrase : Dans la « situation » actuelle, comme on le dit, il serait mon devoir d’adresser une nouvelle annonce aux gens du Sud. Je suis entrain de réfléchir et ne manquerai pas d’agir, quand je suis satisfait que l’action sera appropriée. (In the present “situation,” as the phrase goes, it may be my duty to make a new announcement to the people of the South. I am considering, and shall not fail to act, when satisfied that action will be proper.)

Trois jours plus tard (14 avril), Lincoln est assassiné dans un théâtre de Washington. Toute sa présidence aura été absorbée par la guerre civile, au point que le destin du personnage demeure intimement lié au cours d’une guerre existentielle et formatrice pour son pays. Il dit avoir tout fait pour l’éviter, mais une fois qu’elle a été déclarée à l’Union, il a tout fait pour la gagner et ressouder la fédération ébranlée. Il aurait peut-être voyagé plus loin que le perron de la Maison Blanche et quelques champs de bataille s’il avait pu exercer effectivement son second mandat, à la fin de la guerre et avec l’ascension internationale des Etats-Unis après une telle épreuve. Pour le temps qui lui a été imparti, il a utilisé toute son intelligence et les astuces de ses meilleurs conseillers pour éviter l’immixtion des puissances étrangères – car le leadership sécessionniste n’a pas caché son désir d’entraîner la Grande Bretagne, ancienne puissance coloniale dans la guerre, en jouant sur le ressentiment de l’issue de la guerre de libération, pour reprendre pied sur le continent, une fois que le Sud se sera « libéré » et établi comme Etat souverain. Dans un épisode des moments sombres où son armée essuie des défaites successives, on rapporte qu’un navire de la marine britannique suspecté de soutenir les rebelles a été capturé par la marine unioniste et les chefs militaires auraient bien voulu en faire un cas d’école. Mais, informé, Lincoln qui anticipe les conséquences désastreuses pour l’effort militaire globale ordonne de lâcher le navire de l’Empire britannique. Un ennemi à la fois pour le moment, aurait-il laissé entendre. Il n’a pas manqué de blesser l’orgueil de beaucoup de gens qui le critiquent sévèrement, en privé ou en public, le tournent même en dérision. Finalement, il a pu prendre ses marques, trouver des officiers supérieurs loyaux et non imbus de leur propre personnalité, placer à la tête de l’administration des fonctionnaires compétents, jouant parfois à la limite de la censure sans pourtant museler la presse critique ou même satirique. Les bonnes et mauvaises nouvelles se sont alternées, mais le pays a tenu à son système démocratique, tout en reconnaissant ses insuffisances qui ne sont pas étrangères à la crise structurelle qui menace de l’anéantir.

En cette fin d’année où beaucoup d’Américains ont dit haut et fort qu’il ne reste plus rien pour justifier un « Thanksgiving Day », quand la providence et la destinée manifeste qu’elle aurait prévue pour l’Amérique paraissent happées par les ténèbres, Lincoln semble être un père fondateur (de deuxième génération) sans héritier ni dans son pays, ni ailleurs sur cette bonne terre occupée par un fier assortiment d’états-nations bigarrés. Mais, parler ainsi serait comme la comparaison défavorable que l’on fait entre habituellement entre la solidité d’un système politique comme son legs d’une Amérique au moins juridiquement post-esclavagiste comme démocratie représentative en perpétuel perfectionnement et la fragilité congénitale de nos « proto-nations » postcoloniales qui n’arrivent pas à dépasser leurs contradictions les plus rustiques. Sans parler de l’absence des personnalités de la stature des premiers et seconds « pères fondateurs. » Tout cela est vrai, mais d’une vérité partielle.

Lincoln reste pour moi un mystère insondable, de son ascension dans la politique locale de l’Illinois jusqu’à son élection à la présidence des Etats-Unis dont l’horizon se fissurerait en toute évidence sous ses yeux. Il a été sous-estimé et non sans raison. Il a eu la chance de prendre plus au sérieux le défi de son serment que sa propre personne. Il a gouverné avec la plume (belle) et la parole (même si d’aucuns disent de sa voix un désagrément légendaire à son auditoire) à une époque où l’information existe et circule mais sans commune mesure avec notre temps présent. Comment a-t-il pu tenir face aux incertitudes et à l’enchaînement des défaites des deux premières années, en s’arc-boutant sur son écritoire, produisant de sa propre main ses discours brefs ou longs, apparemment, et en nombre important ses correspondances et messages divers envoyés au Congrès, au front d’une guerre mécanisée, complexe et meurtrière, aux parents de soldats tombés, aux leaders de la communauté noire divisée entre hommes libres, affranchis et esclaves, aux mères des soldats déserteurs, à tous ceux qui sollicitent son intercession pour une cause ou une autre ?

Ayant passé une décennie dans l’Illinois dont le surnom officiel est « Pays de Lincoln » (Land of Lincoln), je suis sensible à la dynamique de la mythologie séculaire qui aurait inspiré le personnage même, de par son adhésion à la vision des pères fondateurs, à ses yeux infaillibles dans leur capacité à penser par anticipation le meilleur système pour assurer la survie du gouvernement par le peuple et pour le peuple qu’il ont voulu léguer à leurs descendants. Dans le panthéon de la démocratie américaine, il trône au meilleur endroit, en tant que sauveur de l’expérience ; c’est à dire, celui auquel la postérité doit la transmission du sceptre à ses successeurs, jusqu’au prochain qui prêtera serment le 20 janvier 2017. La lecture des textes de Lincoln reste un acte de bienfaisance personnelle pour toute personne qui s’y met. Même les prises de position les plus critiques sur ses pratiques ne peuvent ternir totalement son image ou le capital de sympathie extraordinaire dont il bénéficie de par le monde et depuis plus d’un siècle et demi.

Tout de même, il ne nous sert pas de déifier un homme aux capacités surnaturelles, mais plutôt de voir comment une personne normale (ou même moins) parmi ses contemporains a pu surmonter ses handicaps avérés ou supposés, en écoutant tout le monde pour pendre des décisions qu’il assume toujours jusqu’à la fin, sans reculade ou subterfuge. C’est ainsi un enchevêtrement de défauts et avantages perçus, mais peut-être aussi un grand voile sur le fond de son être, la trempe de son caractère.

Donc, il m’a fallu aussi plus de quinze ans d’éloignement des terres sur lesquelles l’imaginaire est si profondément imprégné de sa présence tutélaire – que l’on soit libéral, conservateur, anarchiste ou libertaire pour oser relire Lincoln en pensant aux questions qui se posent au Mali et à l’Afrique. Je crois qu’il ne faut surtout pas s’engager dans un exercice de comparaison qui n’a aucune chance de nous éclaircir les sentiers ténébreux, même en Amérique post-électorale. Je pense que l’intérêt – du moins pour moi – est plutôt le jeu entre la largesse de vue de celui qui croit en une abstraction universelle, transcendantale et l’étroitesse de la mission qu’il s’assigne : travailler chaque jour pour ne pas échouer face au défi, un échec que les meilleurs observateurs du moment ne peuvent que prévoir, même prédire. En s’improvisant chef de guerre, il va s’inspirer de modèles incongrus tirés de ses connaissances en philosophie, littérature, politique, mais surtout de la pratique quotidienne et du bon sens. On dirait aujourd’hui, faire feu de tout bois. Mais, au fond, la « vraie » politique ne peut être autrement. Et si elle se pratique en temps de déchirement existentiel, le bricolage, disons l’improvisation créative, sont la meilleure recette pour éviter de fâcher trop de gens et même réussir à charmer un nombre de plus en plus conséquent. C’est avec cette matière impure, ou moins profondément hétérogène, hybride et sujette à controverse que Lincoln forgera son destin personnel et celui de son peuple, en élevant les deux d’un cran après un autre.
26 décembre 2016

Mohomodou Houssouba

V. S. Naipaul, India: A Wounded Civilization (Knopf 1977)
Great Speeches: Abraham Lincoln (Dover 1991)