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From: Mohomodou Houssouba (mhousso@freesurf.ch)
Date: Thu Aug 22 2002 - 03:15:19 EDT


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From: Mohomodou Houssouba <mhousso@freesurf.ch>
Subject: lettre a l'editeur

[*Die Weltwoche* (Zurich, Suisse) www.weltwoche.ch
Article (en allemand) disponible en archive: "hexerei" puis -GO-
suffisent. Ou bien je peux donner le texte à qui le veut le lire en
texte simple.]
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19.08.2002

* En réponse à l'article de David Signer, « L'économie de la
sorcellerie » Weltwoche 20 juin 2002 *

Le hasard a fait que j'ai lu l'article de David Signer (« Ökonomie
der Hexerei, » Die Weltwoche 25.02, 20. Juni 2002) durant un récent
voyage au Mali. L'auteur suggère que l'« économie de la jalousie »
utilise la sorcellerie pour supprimer tout acte d'individualité-de
l'excellence académique à l'esprit d'entreprise en Afrique. Bien
sûr, la sorcellerie existe bel et bien en Afrique même si ses
manifestations et usages, aussi bien que leurs conséquences, varient
énormément d'une société à l'autre. Et il serait absurde de débattre
l'existence de la jalousie dans une société humaine quelconque. Mais
l'argument de Signer va plus loin. Il établit la jalousie comme un
trait du caractère africain, la sorcellerie l'arme de destruction
mutuelle assurée, et ainsi conclut que la misère africaine est causée
par ces éléments ataviques. On peut tirer de cette analyse le
corollaire suivant : pour que l'Afrique se développe, les africains
doivent abandonner la jalousie et la sorcellerie qui torpillent les
initiatives individuelles et maintiennent un nivellement minimaliste
permanent. Sur ce point, je vais cesser de parler de l'Afrique,
parce que c'est là le danger fondamental de l'article. David Signer
prend la situation d'une ville de la Côte d'Ivoire pour bricoler sa
thèse sur l'Afrique comme s'il s'agit d'une société uniforme avec des
m¦urs identiques. Ce n'est pas une démarche originale, mais il faut
reposer le problème parce qu'il s'agit là d'un malentendu persistant
dans le débat africain. Quand je fais une telle remarque à des
collègues européens-même les progressistes-j'entends souvent la
réplique au ton résigné qu'on ne peut plus écrire sur l'Afrique. Une
exigence de rigueur intellectuelle est ainsi comprise comme une
invitation à la complaisance. Ils estiment que seuls ceux qui disent
du bien de l'Afrique, ceux qui dénoncent l'esclavage, la colonisation
et la mondialisation ont droit à la parole. Et j'ai anticipé le
passage dans lequel Signer parle des africains et européens qui
attribuent tous les maux de l'Afrique contemporaine à ces étapes de
sa rencontre avec l'Occident. Je me demande si vraiment il a suivi
le débat intérieur en cours dans un pays africain-je ne veux pas dire
l'exercice répétif des africanistes sur les campus et dans les salles
de rédaction d'Europe et d'Amérique. Ceux-là qui se confrontent par
abstractions interposées sans se soucier de l'évolution diffuse des
réalités sur place.

J'ai séjourné au Mali pendant les élections parlementaires et j'ai
écouté les messages des politiciens et les avis des citoyens à
travers le spectre idéologique. Je n'ai pas entendu ce discours
passéiste et déterministe sur l'esclavage ou la colonisation. Oui,
on parle de mondialisation, parce que ce stade d'évolution de
l'histoire est d'actualité et pose de problèmes essentiels aux
maliens, aux africains, aux gens du sud. Dans le passé, les
expérimentations économiques concoctées souvent avec des experts du
nord ont rarement amélioré la situation sur le terrain. Il y a une
rupture avec cette époque même si les propositions manquent
d'originalité et la pression de la grande finance est plus forte que
jamais. C'est de l'intérieur que l'on entend dire qu'il ne faut plus
simplement produire, il faut transformer, créer de la valeur ajoutée,
réorganiser le système de formation, permettre à chacun de réaliser
son potentiel. Ce discours contient son lot de v¦ux pieux et de
remplissage démagogique, mais il a le mérite d'être animé par les
politiques, leurs consultants et idéologues, les intellectuels et
journalistes locaux, même si c'est pour quelques semaines avant les
élections. Quand même, il existe des indices de transformation qu'il
faut apprécier dans toute leur fluidité.

Quand nous prenons les pays africains, avec des réalités si variées à
l'intérieur même des frontières de chaque état-nation, toute
généralisation aboutit invariablement à une caricature. Etant un
critique de ma propre société, je ne dépenserai pas d'énergie pour
demander que les journalistes étrangers disent du bien de mon pays.
Un article « positif » sur le Mali me laissera indifférent s'il ne
représente qu'une fascination exotique, alors qu'une critique sévère
mais bien informée pourra me stimuler intellectuellement. La
question est plutôt si un article aide à mieux cerner un problème
actuel dans un contexte spécifique, ou s'il sert à renforcer
davantage des préjugés déjà ancrés.

Certaines réponses à l'article de Signer indiquent que beaucoup de
lecteurs sont gênés par l'extrême simplisme de sa formule. Mais, chez
d'autres, il a réussi à renforcer les fantasmes occidentaux d'un
atavisme immuable à la source de tous les problèmes du « continent
noir ». Ce qui nous laisse avec la vision d'une Afrique statique
quelle que soit l'aide qu'on lui apporte. En gros plan, ni les
saignées du passé, ni les infusions futures ne jouent un rôle
significatif. L'exorcisme (je ne sais quelle forme le rite doit
prendre) est implicitement la seule homéopathie qui nous reste !
Mais, puisque le temps est limité, je vais noter quelques points
essentiels. Je regrette toujours de le dire à ce stade de l'histoire
du monde, mais l'Afrique en tant que communauté ou culture uniforme
n'existe pas. Les épisodes tragiques du passé pèsent différemment sur
ses divers pays. Les communautés côtières du Ghana ou du Benin sont
profondément marquées par l'esclavage transatlantique et on ne peut
pas sérieusement discuter leur présent sans comprendre cette
histoire. Le Kenya et le Zimbabwe ont connu une colonisation
britannique de peuplement. Les réalités démographiques et les
rapports sociaux actuels reflètent encore ces différentes
expériences. La crise actuelle au Zimbabwe en est une manifestation
frappante. Donc, il ne faut pas s'indulger dans une théorisation
légère du passé, en choisissant à son gré ce qui doit être important
ou insignifiant. Bien sûr, un pays africain peut se développer sur le
plan institutionnel et économique malgré le passé. Enfin, les
statistiques à la fin de l'article sont les mêmes que je lis depuis
quinze ou vingt ans. Malgré tout, le Botswana n'évolue pas de la
même façon que le Burkina sur le plan économique, le Sénégal ne
ressemble pas au Swaziland en développement institutionnel, et le
Mali n'est pas identique à la Somalie dans l'organisation sociale.
Les statistiques n'expliquent pas non plus par quelle magie un pays
dévasté comme le Libéria possède sa fabuleuse marine marchande (des
bateaux inscrits sous pavillon libérien mais appartenant à des pays
européens ou asiatiques). Il y a, heureusement, les chercheurs qui
ont cessé de regurgiter les statistiques figées-la même mantra que
l'Afrique n'attire que 1% des investissements mondiaux-pour traquer
le circuit byzantin par lequel les « investissements » arrivent
clandestinement en Afrique et les profits repartent de la même façon,
avec l'aide des conseillers et facilitateurs que Vincent Hugeux
appellent les « sorciers blancs »*. Ce ne sont pas seulement les
porteurs d'aide et de plans de développement qui s'intéressent à
l'Afrique.

* Vincent Hugeux, « Conseillers en communication : le dossier des
'sorciers blancs' », L'Express 20 juin 2002.

Mohomodou Houssouba

Bâle

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